690. Iceb@rg.
Par Léo Scheer, samedi 16 août 2008 :: #690 :: rss
Un iceb@rg est un fragment de M@nuscrit qui s'est détaché du texte pour venir flotter à la surface d'un blog.
Voici le bout d' Une complétude de Beauté et beauté le roman d'Alain Descarmes, un ami de Duras.
1. Cela se passe à Paris au printemps. Deux personnes s'aiment en présence d'une troisième, à moins qu'il ne s'agisse de l'absence de cette troisième personne. Et à moins encore qu'il n'y ait là qu'une seule personne. Cela se passe à Paris au printemps, et à Calcutta. A l'origine je n'avais pas mesuré la permanence de Calcutta en moi, quelque chose comme cela, au-delà de l'alternance de mes voyages là -bas. Mais je supposais désormais la réalité de cette permanence, d'une répétition et d'un arrachement, de cette sorte de dépossession : je commençais à reconnaître quelques phénomènes épars, tout le long de la surface du temps et voyage après voyage, qui témoignaient de cette répétition et de ma dépossession d'alors, qui témoignaient de Calcutta.
Combien de temps duraient mes absences ? C'était d'une violence physique précise et incontrôlable, celle d'une aimantation soudaine et exclusivement intime en son amorce, même si la chose déviait rapidement et inévitablement en direction de quelques autres : sans doute y avait-il toujours eu une joie en cette violence, j'en conviens aujourd'hui, une irradiante joie intime et aucune autre cause à cela, à cet arrachement de Calcutta. Mais à présent je ne voulais plus. Je ne voulais plus laisser faire ni laisser venir cela. Comment s'y prendre ?
Peut-être seulement attendre un peu d'abord, un tout petit peu attendre, et par exemple constater. Patiemment constater, lorsque la joie montait, lorsque quelque chose de cet ordre postulait brutalement à l'emprise et à Calcutta. Ou bien il eût d'abord fallu pleurer, je ne sais pas, lorsque la joie venait, à douces larmes amères par exemple, à douces larmes amères de mon impuissance d'alors. En tout cas trouver quelque chose, car je ne voulais plus. Et me lâcher la main, oui, cela aurait peut-être été de cet ordre-là et pas d'un autre, de cet ordre-là finalement et non pas de celui d'une constatation. Me lâcher la main et garder la sienne dans la mienne, me lâcher la main pour garder la sienne dans la mienne. Ainsi ne plus la perdre et ne plus la quitter, mais tout en lui laissant à elle le droit de me quitter moi, le droit de me quitter en me quittant si bon lui avait semblé, mais surtout le droit de me quitter sans que l'on ne se fût jamais quitté, me semblait-il, elle et moi. Mais le droit mon cher amour, le droit je vous demandais un peu. Ne plus la quitter moi.
Mon corps était un massacre, alors, tout mon corps, je m'en souviens. Mais je ne voulais plus, il ne fallait plus. Je voulais cesser cela, cesser toujours et pour toujours, ne plus laisser venir ni passer la violence et la joie de Calcutta. Mais enfin qu'est-ce que c'était que cette chose et que disait-elle ? Il disait simplement Calcutta, la chose, et il le répétait en tournant autour aussi longtemps qu'il le faudrait, il disait Calcutta et aussi la transcendance et la grève, par exemple. Jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, il disait, cette chose, jusqu'à ce que ça disparaisse ou que ça illumine, on ne pouvait pas savoir à l'avance mais il faudrait choisir. Il disait aussi la grève et la limite, cette chose, la bordure. Enfin la "bordure", la "transcendance"... Une tuerie simplement, je m'en souviens et même plusieurs, plusieurs tueries sanglantes.
Lui laisser de la place, à présent. Et cette place la lui garder, la lui garder pendant qu'elle-même croîtrait et multiplierait, quelque chose comme cela, pendant qu'elle-même se partagerait, quelque chose comme cela ou bien seulement la moitié de cela : à Paris, à Miami ou dans le sud, en toute géographie. C'était une attention à elle, une attention neuve et entière à cette femme, incalculée et décidée tout à la fois. Alors la regarder et la laisser me regarder d'abord, si c'était une attention neuve et entière, commencer par cela nécessairement, le regard, mon regard sur elle et son regard sur moi, et ensuite aussi nécessairement eh bien la toucher, la toucher elle et la laisser elle me toucher moi. Lui dire et lui redire, ensuite et sans cesse, le lui dire et qu'elle-même me le dise et me le redise, qu'elle ne cesse pas. Mais je tremblais. Je tremblais encore et déjà . Mon corps et le massacre d'alors, d'avant. Mais fin du massacre.
Alors son corps à elle beauté, il fallait le dire d'abord comme cela, beauté et beauté : beauté bleutée, rouge. Et je ne savais rien, alors, avant, je ne savais absolument rien de rien depuis mes absences de Calcutta, sinon deux ou trois toutes petites choses quand même, deux ou trois sortes d'éléments en soi, comme avoir su qu'un jour il y aurait eu cette femme, peut-être, l'avoir su même sans l'avoir su, dès l'origine et malgré Calcutta. Beauté et beauté, oui, et avoir su cela un peu quand même.
Mais doucement, mon amour. Mon amour qui désirait quand même savamment me couper les testicules, un petit peu, à Paris comme à Calcutta. Et je lui avais dit oui. Je lui avais dit vas-y, coupe-moi les couilles mais pas trop, s'il te plaît, car j'étais comme cela, poli. Mais pas trop, s'il te plaît, ma chérie. Je tremblais, tu sais. Et aussi je ne savais pas, pour toi, je ne savais presque rien. Le vide qu'on était, d'abord, lui comme elle. Et aussi ce délicieux garde-barrière mexicain que j'inventais là , pour commencer. Poum ! Et aïe, aussi. Doucement, mon amour. Je ne savais presque rien et moi aussi je voulais couper les parties à plein de gens, tout le temps. Mais ce qu'il y avait eu avec moi, mon amour, c'était que cela avait eu lieu, c'était arrivé et l'on ne pourrait plus jamais rien y changer : j'en avais supprimé par kilos, moi, des gens comme on disait, et cela depuis des années, par kilos et par dizaines mon amour, des gens en bonne et due forme, par horrible. Et en quelque sorte maintenant je demandais pardon. Je ne sais pas exactement à qui ou à quoi je demandais pardon, car ces choses avaient eu lieu et l'on n'y pouvait plus rien changer, mais je le faisais. Oui j'en supprimai tant et tant, de ceux de Calcutta, quand je n'étais plus devenu qu'un point de l'espace, quelque chose comme cela mon amour alors, et si brutalement, si radicalement. Mais je ne veux plus, et cela ne durera pas.
Il y avait toi maintenant, et tu entendais dans les silences des autres, voilà ce que tu avais avant toute chose. Et nous n'étions pas tout à fait au Bengale oriental, là , ni peut-être seulement à Paris, nous n'étions pas encore au paradis. Car tu me disais et elle me disait quand même régulièrement quitte-moi, mon amour. Ou plutôt je me supprime, elle disait, je me supprime, l'adorable. Et nobody disait-elle aussi, mais je parlerai de l'autre après. Alors doucement, mon amour. (...)

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