De quoi s'agit-il? À la suite de sa décision de se séparer de Siné, Philippe Val est confronté à la blogosphère et à l'Internet qu'il semble découvrir :

"Et puis, il y a eu Internet, et la possibilité de s'adresser au monde entier sans même apparaître à la fenêtre. Nous sommes en train d'édifier autour de la planète l'image même de notre cerveau tel que nous nous le représentons. Nous sommes aux premiers âges d'un cerveau primitif électronique planétaire constitué de la rumeur de toute la pensée humaine. Comme dans un cerveau, il y a les zones du rut et de la prédation, les zones de mémoire, des continents de névroses et de psychoses paranoïaques, une jungle de synapses et de neurones aux fonctions barbares et non identifiées. Au loin, vers le front, minoritaire, le siège de l'intelligence, encore inaudible dans le tumulte assourdissant des instincts criards, mais destiné sans doute un jour ou l'autre à exercer une domination relative sur les autres zones, selon un processus darwinien.

Sur Internet, l'heure n'est pas encore à la politesse et à la galanterie : on a des couilles ou on n'a pas de couilles. Alors que depuis trente ou quarante ans les femmes ont le pouvoir sur leur corps et les mêmes droits que les hommes, alors que les homosexuels ne sont plus discriminés, et que l'expression "avoir des couilles" a un parfum d'obsolescence, alors que, précisément, les couilles ne sont plus l'apanage suprême de la supériorité, Internet redevient le lieu où classer les gens entre sans couilles et avec couille est tout à fait naturel.

Récemment, j'ai pu lire sur mon mail, répétée à l'envi et reprise ici ou là, cette condamnation sans appel concernant la rédaction de Charlie et moi-même : "Vous n'avez pas de couilles." comme si la couille était devenue une matière pensante infiniment supérieure à la tête. Comme si, brutalement, les femmes étaient de nouveau privées d'un attribut suprême."

Pour en arriver à ce constat sur la civilisation de l'Internet, Philippe Val nous fait parcourir trois siècles de "savoir vivre" et de "politesse" appelant à témoigner Molière, La Fontaine, Barthes (la politesse est plus généreuse que la franchise, car elle signifie qu'elle croit à l'intelligence de l'autre.) Pour Philippe Val, les règles de la politesse ont permis aux "Lumières" d'exercer leur esprit critique, de créer la démocratie, car elles permettent "la polémique la plus virulente, et l'humour le plus débridé, sans jeter l'autre hors de l'humanité." (Thème à rapprocher de l'argumentaire de B.H.L. la veille dans Le Monde, qui faisait le rapprochement avec le "Rat" de Badiou.) Même Clément Rosset est appelé à la rescousse (La politesse, c'est la déférence à l'égard de la différence.) Sans parler de l'émancipation des femmes qui n'aurait pas été possibles sans les règles de la galanterie. Ce sont donc des siècles de civilisation qui ont permis de construire une société où "moi et l'autre, quel qu'il soit, avons les mêmes droits garantis par les même lois", qui sont en train de s'effondrer à cause de l'Internet, tout ça à cause d'anonymes qui sont venus chatouiller un point sensible... Dommage que Philippe Val n'ait pas de Blog, il vient d'écrire un de ses meilleurs billets. Qu'il nous permette de "voiturer" ici les "commodités de la conversation".