On en a vu, dans la blogue, des tares et des ignobles et des crétins ravis, on a été saturé, servi, on avait eu notre compte, on allait vers l'indigestion, vers la crise de foie, vers le vomi, on y courrait comme aux toilettes sur le palier. Mais on ne savait pas encore qu'on nous mettrait ça sous les yeux. C'est le crépuscule, je le sais bien, et quand la nuit nous tombe dessus comme de l'eau de vaisselle, on ne choisit pas ce qu'il reste de jour, on le prend ou on tire le volet. Mais tout de même… Il nous reste quelques coups de pied, qu'on a pas encore donnés, quelques crocs qu'on a envie de planter dans les mollets des modernes petits bourgeois qui ne supportent plus qu'eux-mêmes et vous le vocifèrent avec entrain. Ceux-là qui trouvent que c'est la classe, Mylène Farmer, et qui font la leçon aux ploucs de Français qu'ils trouvent vraiment très très moyens. Vraiment, la rencontre de la blogue et du bobo, c'est quelque chose ! On sent qu'ils s'aiment, ces deux-là, qu'ils vont nous copuler des tonnes de bobinos sans poils, bronzés et branchouillés de partout qui votent pensent parlent discutent culturent surfent bien-bien et s'automixent avec le bien-bien, centrifugent le bien-bien, se picousent au bien-bien, se défoncent au bien-bien, écoutent du bien-bien toute la bobonne journée.

Le trou des Halles, je ne sais pas s'il y en a qui se rappellent. Je crois que c'est là que ça commencé. Paris était encore une ville, à cette époque. Je l'ai un peu connue. Elle était habitée par des hommes qui travaillaient, qui aimaient, qui roulaient, qui marchaient, qui allaient au cinéma et même danser. On faisait de la politique, de la musique, on partait parfois pour la mer. On prenait le métro, on marchait beaucoup. On avait faim, soif, on avait envie. Place des Vosges, rue de Charenton, avenue de Bel-Air, rue Ferdinand Duval, rue Joseph de Maistre, rue Saint-Louis en l'île, rue des Arquebusiers, place des Vosges encore, rue de Villehardouin, rue de Lappe, rue de Seine, rue Racine. Les filles étaient belles, on leur souriait, on leur faisait parfois de grandes déclarations, tout à trac, dans le métro. Et puis des gammes et des arpèges. Et le Louvre. Et alors c'est arrivé. Le Trou. On n'a pas compris tout de suite. Les Halles c'était Paris, son cœur. Le vieux cœur. Il a fallu creuser profond pour l'opération. Longue, très longue opération. Opération à risque. La ville pouvait mourir. Elle est morte ; on ne s'est pas rendu compte tout de suite, mais l'opération a raté, complètement raté. Ou bien elle a réussi, comment savoir ? Elle était là, en train d'agoniser, sous nos yeux, et personne ne voyait. Si, quelques uns ont dû comprendre, mais très peu, et ceux-là, on les a vite foutus dehors. D'ailleurs, le but, c'était ça : nettoyer les artères, vider les veines, mettre les Parisiens dehors — ces gros caillots qui coagulaient intempestivement — pour offrir leur ville aux futurs bobos, ceux qui font du patin et roulent à vélo, ceux qui passent de la FNAC au resto via l'expo et trouvent que Paris est enfin une ville sympa. Paris débarrassé de la France, c'est plus sympa, on va dire. Ouais, mais Paris débarrassé des Français, c'est hencore plus cool, à mon humble avis. Le vrai Karcher, celui qui ne laisse pas de traces, c'était à ce moment-là.

Des trous des Halles, ensuite, il y en a eu beaucoup, mais des plus petits, des moins profonds. Ce n'étaient plus que des opérations de routine, on avait pris le plis, on avait commencé par le cœur, le reste c'était du facile, de la copie. Suffisait d'augmenter le prix des loyers, et les choses se feraient d'elles-mêmes. De Gaulle n'était plus là pour faire chier, et ceux qui avaient encore un peu de mémoire allaient vite crever, il n'y avait qu'à laisser faire, désormais. Il faut reconnaître que l'affaire à été rondement menée : en trente ans, fini, terminé, plus de Paris. Le clone était prêt, il n'y avait plus qu'à le superposer à la ville vraie, avec les figurants bien dressés, les fausses concierges, les faux gardiens de musée, les faux policiers, les faux habitants, les faux croissants, mais les vrais touristes. Ni vu ni connu. Comme un énorme couvercle transparent, inodore, et sans saveur.

Maintenant, on s'attaque au reste du pays, qui n'en a plus pour longtemps. On a appelé ça la Décentralisation. (Le centre, on n'aime pas, ça ressemble au haut, ça implique qu'il y ait une périphérie, un bas, une différence, une hiérarchie, pourquoi pas, allez savoir !) En réalité, la même opération, exactement, qui se reproduit dans les provinces, dans les campagnes. Comme il était difficile de mettre tous les Français dehors, on a imaginé une autre solution, plus moderne, et beaucoup plus radicale, parce que sans retour (et oui, ceux qu'on fout dehors, ils seraient capables de revenir, les cons !) : on fait le contraire, on fait venir de l'extérieur, on métisse, on importe, jusqu'à ce que le paysage soit complètement transformé et les anciens asphyxiés, noyés, méconnaissables. Le droit du sol, ça s'appelle. Ils auraient dû appeler ça le droit du sol #, je trouve, à cause de la modulation, car on est déjà passer en la, en ici et maintenant, en Après. On est passé de la musique tonale, avec ses douze tons, ses deux modes, à la musique exclusivement modale : plus que deux modes d'être, le bon et le mauvais. Du coup, évidemment, ça ne module plus du tout : normal pour de la musique modale. On surfe, on glisse, on patine, on survole, on touriste, on clique, on fun, on cool, on se connecte avec soi-même, on se retrouve, enfin, on retrouve le rien qu'on nous a laissé en souvenir, et qu'on appelle "les racines". On est formolisé, pour les plus chanceux, mais le camp de redressement n'est jamais loin. Faire gaffe à ce qu'on dit. Pas dire, par exemple, qu'on n'aime pas Mylène Farmer, ni le rap, ni la techno, ni l'art de rue, ni le Maire de Paris, le Grand-Prêtre de la cérémonie obligatoire et perpétuelle ! Être sur ses gardes, toujours, pas se laisser aller, pas trop parler de la France, enfin, de l'ancienne, mais toujours parler de la France nouvelle, celle avec le ski à Paris, la plage à Paris, celle avec l'expo, le resto, le concert (je dis concert parce que le mot est resté le même), les FNAC et les MacDo, les fringues et les marques, la banlieue partout, les voitures brûlées et les tags sur un mazet perdu au milieu d'un champ, toujours dire que c'est mieux maintenant, mieux qu'avant, mieux mieux, vraiment mieux mieux mieux, plus mieux, plus plus, toujours, le répéter, c'est comme ça qu'on est reconnu comme citoyen, le citoyen, il aime le plus, le mieux, le maintenant, le citoyen, il est sympa, il est heureux, il aime tout, sauf les différents. Mais il est malin, le citoyen, il est super-malin, alors il a un truc, un super-truc, un truc magique, presque. Il aime pas les différents, alors il dit qu'il n'aime que ça. Il dit "les autres". Ou, encore plus fort, il dit "l'Autre". J'aime l'autre, il dit. Ça lui donne l'impression d'être philosophe, et en plus c'est sympa, d'aimer l'autre, beaucoup plus sympa que de ne pas l'aimer, on va dire. Mais ça fait beaucoup, l'Autre, en fait ! C'est parfois un peu dur, quoi. Et le citoyen, il est assez flemmard, en vrai. Alors il a un deuxième truc, le citoyen, un truc de rhétorique : il appelle l'Autre tout ce à quoi il aspire, et il appelle le Même tout ce qu'il n'aime pas. Je sais, c'est trop trop, il fallait y penser, on va dire. Mais n'empêche, ça marche. C'est tellement con que ça marche ; c'est souvent comme ça, tout le monde le sait bien. Plus c'est gros, plus ça marche. Si tu veux bobarder, bobarde gros, bobarde en grand, bobarde méga-géant. Les petits bobards, ça se remarque. Et puis c'est mesquin. Tant qu'à faire autant y aller carrément. J'aime l'Autre, dit-il, en se regardant dans le glace, avec son air d'Autre. C'est un air qui se prend ; au début, on ne sait pas trop à quoi ça ressemble, un Autre, mais comme tout le monde le fait, il n'y a qu'à faire comme les mêmes. Le coup est vite pris.

Le paradoxe est total, la culbute à 360°. Charles Trenet chantait la France, mais aimait les étrangers, ceux qui avaient encore le droit de l'être, et même d'aimer l'être. Maintenant, on chante les étrangers et on déteste la France. Il aimait la France ET l'étranger. On déteste la France et on ne veut plus d'étrangers, plus jamais, d'étrangers étranges, puisqu'on veut tout le monde pareil, pareils au même, donc pareils à l'Autre, on veut du bon étranger citoyen exactement pareil, qui écoute aussi Mylène La Classe Farmer.

Comme par hasard, sur quoi se cristalise cette haine si hargneuse ? Sur la langue, sur l'art, sur la politique quand elle politique, c'est-à-dire presque plus jamais. Tout ce qui a fait la beauté et la grandeur de la France, il faut le haïr, désormais. C'est à quoi s'appliquent les Citoyens. Et pour ça, ils sont redoutables. Ils en ont même fait un réflexe. Des trous des Halles, ils vous en creuseraient pour rien, dans votre jardin, pour peu qu'on ne leur demande pas. Mais comme en plus on les encourage…"

George-s