624. La possibilité de Carla.
Par Revue Littéraire, jeudi 10 juillet 2008 :: #624 :: rss
"La première fois que j’ai rencontré Carla Bruni, au bout de quelques minutes, j’ai eu une impression étrange. Ce n’étaient pas seulement les chats qui, un par un, se détachaient du divan avec lequel ils se confondaient auparavant dans la pénombre. C’était chez elle une tension, une inquiétude; et j’ai fini par m’en rendre compte : aussi incroyable que cela puisse paraître, c’était elle qui était intimidée.
Je n’ai vraiment compris que quelques minutes plus tard, à l’arrivée du pianiste, lorsqu’il m’a demandé :
« Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous avez fait, avec ce poème ? »
C’est surtout le premier vers, je me souviens, qui l’impressionnait : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne...»
Je sais bien que je suis l’auteur, mais en poésie on a toujours un peu moins l’impression de l’être – il ne m’a jamais paru invraisemblable que deux personnes, à deux moments différents de l’Histoire, écrivent par hasard le même poème. On se sent plutôt comme le découvreur (en termes juridiques, l’« inventeur » ) d’un trésor. Ou comme ces explorateurs qui, après plusieurs semaines de marche dans la jungle, tombent sur les ruines d’une cité disparue.
Il y avait aussi autre chose, qu’elle ignorait. Bien des années plus tôt, une fille m’avait dit que j’aurai, tôt ou tard dans ma vie, quelque chose à faire avec Carla Bruni. Ce n’était pas une cartomancienne, elle travaillait dans un magazine pour jeunes filles; mais elle détectait réellement des choses avant qu’elles ne se produisent. Je crois aux intuitions, aux présages, c’est sans doute pourquoi je me sentais si curieusement détendu, ce soir-là .
Cette chanson devait avoir lieu; elle était inévitable.
Lors de notre deuxième rencontre, extérieurement, peu de choses avaient changé; il y avait juste deux personnes devant sa maison – la sécurité-. Mais Carla, elle, avait changé; il y avait en elle une gravité qui ne s’y trouvait pas auparavant – la conscience de sa responsabilité-, de toute évidence. Son destin était si extraordinaire qu’elle ne pouvait plus que l’accepter; d’où, en elle, une nouvelle douceur. Sa voix avait gagné en sensualité, aussi. En un mot, elle avait mûri. Bien sûr, cela faisait déjà longtemps qu’elle était une personnalité publique ; mais j’ai bien senti qu’elle avait franchi un cran supplémentaire. Elle revenait juste de Londres, et sans doute ça avait joué, la famille royale, etc. Même si elle y était mieux préparée que d’autres, j’imagine que ça ne doit pas être rien de se sentir l’image de la France.
Et puis, il y a aussi que tout le monde aime bien les jolies filles (et, différemment, les chanteuses). Pour la première fois de sa vie sans doute, elle était en position d’être critiquée, voire détestée, d’être la « cible des médias » aussi. Nous avons un peu parlé de ça ; la chanson était presque finie. J’étais content. C’est un slow, un slow-rock plutôt. Des gens, je le sais, vont s’aimer sur cette chanson, des gens plus jeunes qu’elle et que moi. C’est un sentiment ambigu, un peu poignant, agréable finalement.
Mon seul regret, c’est qu’elle ait décidé de ne pas donner de concerts. C’est dommage, en particulier pour ce titre – c’est le type même de chanson où il est possible qu’un soir, grâce au public et à je ne sais quoi, se produise quelque chose d’inoubliable. Mais, évidemment, je comprends – la sécurité de ce genre d’événements-, ce n’est pas très facile à organiser. J’aimerais bien pourtant qu’il ait lieu, ce concert – et que ce soir-là , par hasard, je sois dans la salle-. Ce serait une belle troisième rencontre. J’aimerais bien, mais je n’y crois pas trop. Elle vit maintenant tout en haut, où les possibilités sont restreintes."
Michel Houellebecq.
La possibilité d’une ile
Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier vœu mal refermé
Mon premier amour affirmé
Il a fallu que tu reviennes,
Il a fallu que tu reviennes
Il a fallu que je connaisse ce que la vie a de meilleur
Quand nos corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent
Et sans fin s’unissent et renaissent
Entrer indépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière
Et l’amour où tout est facile
Où tout est donné dans l’instant
Il existe au milieu du temps la possibilité d’une île
Il existe au milieu du temps la possibilité d’une île
Ma vie, ma vie, ma très ancienne
Mon premier vœu mal refermé
Mon premier amour affirmé
Il a fallu que tu reviennes
Il a fallu que je connaisse
Ce que la vie a de meilleur
Quand deux corps jouent de leur bonheur
Et sans fin s’unissent et renaissent
Entrer indépendance entière
Je sais le tremblement de l’être
L’hésitation à disparaître
Le soleil qui frappe en lisière
Et l’amour où tout est facile
Où tout est donné dans l’instant
Il existe au milieu du temps la possibilité dune île
Il existe au milieu du temps la possibilité d’une île.

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