"Saphia Azzeddine est sublime. Sublime, jeune et en noir et blancsur la jaquette de son premier roman, « Confidences à Allah », « un témoignage direct, cru, sur l'oppression des femmes, le portrait d'une jeune fille résolue à exister par elle-même ». A la lecture des premières pages, pourtant, l'horizon ne s'éclaire pas vraiment. D'emblée, le texte vous agresse, vous enrage, à tel point que l'on jure intérieurement que l'on n'ira pas au bout. Trop cru -on était pourtant prévenus-, trop odieux, fauve, insensé. Jbara, jeune Maghrébine aussi perdue que le village qu'elle habite, se fait violer en échange de son yaourt préféré, le Raïbi Jamila : « Chaque fois qu'il termine, j'ai comme du lait tourné qui coule entre mes cuisses. J'ai 16ans et je ne sais pas qu'on dit du sperme. On est pauvres, chez nous, le lait qui tourne, on connaît. Mais je m'en fous. J'ai mon Raïbi Jamila. ça me fait sourire instantanément. Lui, il s'appelle Miloud, il est marron, il est amer, il me débecte. » Ce n'est peut-être pas ce qui s'appelle « Ã©crire », mais voilà qui vous enfonce durablement au fond de votre fauteuil. Et au fond de vous. Quelques dizaines de pages plus loin, la même Jbara tombe enceinte et, après avoir été tabassée et rejetée par son père, accouche seule au milieu de nulle part : « Je vomis. Je transpire. J'ai des contractions. Il est trois heures du matin. Je me cale par terre contre le trottoir et je pousse. Je pousse. Je pousse. Même les chiens me laissent abandonner mon enfant en silence. Il ou elle crie. Je m'essuie. Je ne regarde pas. Il ou elle crie moins. Je me bouche les oreilles. Je continue de m'en aller. Il ou elle ne crie plus. Je crie. » Fleur arabe réduite en pot-pourri, tout ça pour un yaourt à la grenadine. Peut-être qu'il est inutile de raconter la fin de l'histoire. La puto-bergère de 16ans devient grande, se prostitue, se fait attraper par la police, passe trois ans en cabane. Mais du fond de sa misère, peut-on le croire ? elle espère toujours en la miséricorde d'Allah. Et elle rend grâce : « Je veux te remercier, Allah, car Tu es le seul à ne jamais me contredire. ça fait du bien d'être écoutée. C'est pour ça que Tu es le plus sage. Merci, Allah. » A ce degré d'inhumanité, garder la foi est l'affaire des saints, des martyrs ou des héroïnes de roman.

Transpercer la brutalité des âmes

Au fond, ce livre est un petit miracle. Car, contre toute attente, c'est moins la férocité du quotidien de Jbara-difficile d'être un ange au milieu de l'enfer-ou celle de l'écriture de Saphia- « Arrêtez de faire "bah" ! Je ne vais pas mettre de la poésie là où il n'y en a pas. Je vous dis que je suis pauvre. La misère, ça pue du cul » -que l'on retient, mais l'amour inconditionnel de l'une, et sans doute de l'autre, pour le seul guide, le soleil, le Très Haut. « Avec Toi à mes côtés, j'ai l'impression d'être moins seule. Et pour une fille comme moi, ça compte vachement. Tu écoutes quand tout le monde braille. Avec Toi, j'ai appris à ne pas gueuler, avec Toi, je parle tout doucement et ça me fait du bien. » A nous aussi, lecteurs, ça nous fait du bien de laisser la lumière transpercer la brutalité des âmes qui peuplent ce roman, la colère de l'auteur, notamment contre l'obscurantisme de certains imams. Et quand la sincérité prend enfin le pas sur la provocation, on se félicite, finalement, de ne pas s'être arrêté à la page 12. « Ce qui anime ma foi, conclut Jbara, c'est de t'aimer. T'aimer m'a permis de m'aimer et m'aimer m'a permis d'aimer. » Sans donner de leçon, cette foi-là donne envie, et du sens à ces brûlantes confidences."

Marine de Tilly.