Munie pour seul viatique d'une valise à roulettes et d'une lettre de recommandation de son oncle, la petite Lise-Marie traversa le hall de Saint Pancras International et s'engagea d'un pas hésitant sur Midland Road. Ca commençait mal : il faisait beau.

En plus ce mal de tête… les rognons de veau Montpensier* que Tatie Nath lui avaient préparés la veille lui étaient restés sur l'estomac.

Parer le rognon en laissant autour une petite enveloppe de graisse : le détailler, sur l'épaisseur, en 5 ou 6 rouelles. L'assaisonner ; le sauter au beurre à feu vif et le retirer sur une assiette etc. (L'art culinaire français, éditions Ernest Flammarion, 1950)

Tout cela lui laissait, à Lise-Marie, un arrière-goût peu propice de cette douce France, patrie des Bourgognes qu'elle avait dû s'enfiler pour faire descendre le miam de Tantine. Jaillissant sur le boulevard, elle sut ce qu'elle allait faire: créer sa propre Radio-Londres, sur le Net, et constituer un élevage de corbeaux et de vipères pour nourrir ses émissions, jour après jour. Elle savait même les noms qu'elle allait donner à ces charmantes bestioles.

"A nous deux, Paris", hurla-t-elle, dérangeant dans son important travail un placide bobby.

La petite Lise-Marie était jolie. Son front immense très bombé lui donnait l'air intelligent, comme on disait d'elle dans son village du Sud. Manon des Ours, ainsi avait-elle été surnommée car elle s'amusait depuis toute petite à dompter les vieux cacophages de la place du marché, qui la craignaient, comme dans le temps, on craignait les sorcières malfaisantes. Lise-Marie se voyait au contraire, comme une intellectuelle, sauveuse de l'humanité et justicière des opprimés.

Où avait-elle la tête ! Si elle voulait danser dans la cour des grands, il allait lui falloir choyer le détail, goûter la nuance, rallonger la sauce, attendrir la chair, débiter la bête entière en fines lichettes, faire sauter le cartilage, répandre le sang. Il lui restait moins de quinze heures avant le baptême. Son heure, enfin. Son sacre.

- Lavalette, nous voilà!

fit-elle en fixant l'Amérique dans les yeux, une Amérique représentée par un dauphin rose au sexe indéterminé mais rempli de In God we trust numérotés et valorisés. Forte de cette résolution qui n'était pas encore une révolution, elle leva le pied et se mit en mouvement à l'aide de l'autre.

Le Comte repartit d'où il était venu (enfin un peu à côté, plus à droite). On ne le revit plus guère dans les hautes brousses. Il est fort bougon. De surcroît il apprend que le Jean-Charles Ruffian vient d'être élu à l'Académie française. La mèdecine humanitaire ça mène à tout, à condition d'en sortir. Et un poste de Consul au Nicaragua, voilà qui aurait de la gueule, sur les traces de Geoffrey Firmin...Et puis, une séance de dédicace à Managua, une fois qu'elle serait une star mondiale, quelle consécration! A moins qu'il ne soit préférable de devenir un diable tout de Prada vêtu. C'est en songeant, telle une Perrette sans pot au lait, à tout ce que son élevage de corbeaux et de vipères pourrait lui apporter comme bonheurs, honneurs et autres verts atours qu'elle téléscopa un jeune homme aussi vert que les Immortels de son pays, mais bien plus jeune et, pour tout dire, assez séduisant.

Arrivée à ce point, Lise-Marie se déshabilla. Entièrement. On lui avait dit que cette pratique était chose commune, aux Amériques, et un signe de bonne volonté que les nouveaux venus donnent aux intégrés. "Me voici, je suis nue, je ne suis rien, vous êtes tout, et bientôt, vous m'engrosserez, et ainsi l'Amérique enfantera, par moi, et s'enrichira." Elle avait appris par cÅ“ur cette phrase qu'elle avait lue sur le blog d'un certain Georges, un affreux Jojo, une sorte d'intégriste de la syntaxe, qui bredouillait tout seul dans son coin. Comme elle aurait dû s'en douter, la réaction ne se fit pas attendre. Un grand black de la sécurité lui sauta dessus, et ce n'était pas pour lui faire l'amour, non. Que se serait-il passé si elle avait prononcé la phrase magique en anglais, au lieu de la dire bêtement en français ?

"Damned! Ce provincialisme gluant va-t-il longtemps encore me jouer des tours à sa façon?", se dit-elle, rageuse, alors que le grand black de la sécurité la plaquait sur le sol froid, dur et râpeux du trottoir et la menottait (et non "la pelotait") sans aucun ménagement.

C'est à ce moment-là qu'intervient le jeune homme vert, en frappant doucement sur l'épaule du vigile. On aurait pu croire qu'il resterait concentré sur sa trouble besogne; mais il se retourna, et montra à l'importun un visage peu amène.

- Vous tombez des nues, dirait-on. N'êtes-vous pas en train de molester une future star de l'élevage des corbeaux, désireuse de dédier son succès à l'Amérique et de lui vendre jusqu'à la plus infime parcelle de ses multiples talents?

Pendant ce temps-là, Lise-Marie ne se fit pas prier pour ramasser ses vêtements et filer par la porte de derrière. Ce qu'elle ignorait c'est que tout ceci n'était que mise en scène. Le petit homme vert s'appelait Léo Scheer, et le grand Black se faisait appeler Véra, on ne sait pas pourquoi.

En fait, le grand black qui se faisait appeler Véra, n'était pas un homme mais un somptueux hermaphrodite sanguinaire féru de pratiques SM interlopes et qui détestait souverainement les femmes. Hélas ! la pauvre pitchounne de Lise-Marie ne le savait pas encore...

— En fait, en fait, en fait…

— Oui, bon ben vas-y, crache ta Valda, ma jolie, qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

— En fait, en…

— Non mais tu vas pas nous emmerder longtemps avec tes amphétamines, toi, allez, mets-la moi avec…

— En fait, non, j'veux dire que mon manuscrit s'est perdu et que, et que, et que…

— Hmm ?

— Et que c'est n'importe quoi, ce que je lis là ! Ce que je lis là n'est pas dans mon manuscrit, je le jure ! Ce que je lis là, que je lis là, en fait, on va dire, en fait, ce que je lis-là, en fait, que je lis-là, lis là en fait on va dire, c'est encore un coup de Véra.

— C'est qui celle-là ? Tintin, t'as une Véra dans le script ?

— Non, Chef ! Pas de Véra nulle part !

— Mais non, pas dans le slip, pas dans le script, pas dans le en fait dans le lilas, dans le lit, c'était Véra, et moi, et moi, et moi, là, Véra, en fait de Véra, enfin, putain ce grand black, je l'ai quand-même pas inventé, en fait, putain, il m'a clouée au sol comme une salade trop cuite et il m'a piqué mon manuscrit.

— Mais de quoi qu'elle cause, cette dinde ? Tintin, tu piges quelque chose ?

— Chef, je suis pas là pour piger, moi, je suis là pour le script.

— En fait, j'vais vous expliquer, en fait, je me suis déshabillée, comme j'ai lu là…

Avec rage, il avait mis la femme dans la peau d’ un chien, puis le chien dans un fût en tôle, puis ce fût au milieu d’ autres fûts abritant d’ autres chiens sur un terrain désolé. Le chien ou le femme en question était enragé, il montrait les crocs au passant : c’ était, écrivait-il en faisant du chien un animal métaphorique, le symbole d’ un être nourri pour bondir et déchiqueter ses victimes, ses pauvres et innocentes victimes. Ainsi avait-il transféré sa propre rage dans celle d’ un chien enragé, sans s’ en rendre compte.

En lisant ce texte accompagné d’ une photographie évocatrice, la femme qu’ on voulait représenter par cette image rageuse se souvenait d’ un enclos à la sortie d’ un village : sous la porte au bois rongé, des têtes de chien apparaissaient, dont l’ aboiement était une supplication ininterrompue. Qui pouvait bien les laisser là, à l’ air libre, mais derrière ces murs de pierre ? En prenant le chemin qui montait un peu plus haut, on pouvait voir les bêtes ainsi livrées à elle-même, sans maître visible. Chaque jour, lors de sa promenade, la femme passait devant l’ enclos aux chiens, le cÅ“ur toujours déchiré par leur plainte. Ne mettait-on pas ce qu’ on avait en soi dans leur aboiement ?

Lise-Marie dépassa la palissade en tôle qui vibrait sous l'impulsion des chiens, obliqua sur la droite, suivant des yeux le crépi sale qui prolongeait l'enclos en une sorte de cabanon misérable. Elle hésita un peu puis approcha de l'unique fenêtre d'où une ampoule allumée signalait peut-être une présence humaine. Au milieu de la pièce se tenait une femme, assise sur un tabouret, buste droit, légèrement cambrée. Dans la lueur zénithale de l'ampoule elle paraissait longiligne comme une figure du Greco, avec un teint pâle, des cheveux blonds tirés en arrière, et des orbites sombres où brillaient des yeux clairs. Elle regarda la silhouette en contre-jour près de la fenêtre, releva un peu plus la tête et murmura sur le ton de l'évidence: "Je t'attendais". Elle tenait, posé sur les genoux, un fouet qui s'enroulait à son poignet et retombait en cascade contre sa jambe pour disparaître plus loin dans l'obscurité de la pièce, comme un serpent fuyant la lumière. "Je t'attendais, ma petite Lise-Marie...Je m'appelle Angie". Au loin les chiens avaient cessé de gémir.

La jeune femme dont les lèvres délicatement ourlées esquivèrent un léger sourire quitta le tabouret d’un mouvement leste et s’approcha lentement de Lise-Marie qui, pétrifiée et le coeur dans les talons, leva la tête.

- Je… je… je ne comprends pas… Vous m’attendiez ? balbutia Lise-Marie tout en reculant vers la porte, effrayée par la vue du fouet. Elle avait eu le temps de voir que les longues lanières de cuir étaient piquées de gros clous rouillés.

- Mais… euh… mais je vous croyais à Paris chez mon oncle, ajouta Lise-Marie d’une voix étranglée. Le coeur dans les talons, elle leva la tête vers la blonde fille liane qui devait la dépassait d’au moins trois têtes.

« Mais qu’a-t-elle donc à me tutoyer ?», s’étonna Lise-Marie qui s’était ressaisie un moment car elle avait cru déceler une lueur amusée dans le regard de la jeune femme. Du revers de la main Angie écarta une mèche de cheveux de son visage, hésita un instant, puis, d’un coup sec, asséna un violent coup de fouet vers le sol.

-Les chiens, ici ! lança-t-elle.

En quelques secondes Lise-Marie fut encerclée d’une douzaine de ce qu’elle prit pour des bergers malinois. A la vue de leurs gueules menaçantes, elle ferma les yeux en poussant un cri et perdit connaissance. Non sans avoir eu le temps de s’apercevoir qu’en réalité, ces chiens étaient des loups. Des loups blancs…

La suite tardant à venir, la petite Lise-Marie ouvrit les yeux et les referma aussitôt pour profiter d'une pause spatio-temporelle bien méritée en convoquant quelques granzécrivains: Henri Janouar, Elisabeth Skodzih, Jean-Charles de Huguenot. Les mannes littéraires n'éclairant pas davantage les ténèbres, elle appela à la rescousse l'unique héros de son enfance: Rantanplan!

La pitchounne ne se souvenait plus de la formule magique. La prescription ne lui donnait cependant droit qu’à une seule erreur.

-C’est quoi encore que c’te shit fuck de formule de m.. ! s’exclama-t-elle en se relevant comme une furie. A sa grande surprise, Rantanplan, tagaklop tagaklop, accourut sur ses grosses pattes pleines de boue en remuant la queue. Comme la brave bête s’était fait plein d’amis, Lise-Marie vit que Rantanplan était talonné par Panpan et Bugs Bunny. En poussant de petits cris joyeux, les trois bestioles sautèrent sur l’estomac de Lise-Marie qui voulu les repousser, mais Rantanplan avait reniflé que la pitchounne avait mangé la veille une copieuse panse de brebis farcie aux navets.

La matinée commençait mal : la Tatie Nath était déjà là et Lise-Marie avait oublié d'acheter le thé. Comme le vin du reste. Il ne lui restait plus qu’une seule bouteille, un infecte tord boyaux de chez Marks et Spencer que lui avait apporté une cops qui flûttait n’importe quoi. Mais où avait-elle donc la tête ? Or déjà que la présence de la sÅ“ur à tonton donnait à la pitchounette des aigreurs d'estomac et un dîner sans vin était pour Lise-Marie un véritable « golgotha gastronomique » comme aurait dit le Comte de Lavalette, un confrère que son oncle avait parachuté à Londres pour un stage. Elle pressentait que ce jeune et séduisant rival risquait fort de prolonger son long purgatoire « d’écrivaine » en herbe. Féministe jusqu’au trognon, Lise-Marie avait adopté la nouvelle règle des professions sans la moindre hésitation. Tant pis ci cette évaporée de Véra, une nouvelle blogueuse du fan-club de son tonton, trouvait que ça rimait avec « naine ». Mais comme dirait le Comte de Lavalette, elle s’en tamponnait le coquillard.

Lise-Marie soupçonnait le Comte d’être secrètement amoureux de cette Angel Face de la madone Angie toujours fringuée comme un top model et roulée comme un camion. Si les créatures dreames et blondes se mettaient maintenant à écrire avec talent et intelligence - Lise-Marie avait lu tous ses livres en cachette - il ne lui resterait plus que de se convertir au crochet. Ha ha, ils avaient osé refuser son manuscrit ? Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir. Bien décidée à leur pourrir la vie et celle du tonton qui les engageait, elle avait donc décidé d’inviter le beau comte de la Valette himself pour lui présenter sa tante. Toute à ses pensées, Lise-Marie s’aperçut soudain que Tatie Nath avait disparu du salon. Or le Comte ne devrait plus tarder. Les trois coups de Big Ben annonçaient vingt heures.

"Comment cette petite péronnelle a-t-elle bien pu subodorer mon ardent secret ?", songea le Comte qui jouait nerveusement avec la chevalière de Grand Daddy - unique reliquat de la lointaine fortune familiale - tout en tapotant sur un ordinateur chiné dans un flea market de la suburb nord-est du Grand London. "C'est le problème, avec le concept de la so-called toile participative, maugréa-t-il en resserrant ses doigts de pianiste sur Sénéchal, son persan écaille-de-tortue à face de pékinois. Sur le ouaib, tout le monde se mêle de tout et de rien, et pour un oui ou pour un non la moindre rumeurs succède aux pires ragots. Les secrets de la passion amoureuse n'ont plus de secret pour personne. Tout cela est bien trop démocratique pour être digne de l'esprit chevaleresque d'antan." Il était plus que temps de mettre un terme à cette gabegie populaire. Le Comte étira ses longues jambes osseuses, chassa Sénéchal d'un revers de main et se leva d'un bond nerveux de cavalier émérite. Il restait une demi-heure à peine pour rejoindre le cabanon, en comptant sur une circulation à peu près fluide - il songea un instant et avec nostalgie à la Bentley d'occasion qu'avait entretenu Père pendant des années, malgré les frais d'entretien et les taxes d'état exhorbitantes - Il enfila son manteau à chevrons, vérifia sa canne de marche - qui dissimulait une fine rapière - et claqua la porte derrière lui. Tout en descendant les marches d'un pas élastique, il vérifia dans le fond d'une poche la présence opportune d'un petit sachet de cocaïne. La soirée promettait d'être mouvementée, passé minuit un petit stimulant ne serait pas de trop.

Il poussa la porte du cabanon. Personne. Immobile, un instant, à guetter une présence, il avança vers la chambre d'où s'élevait une voix plaintive. Il découvrit la petite Lise-Marie, à genoux, en larmes, seule, face à un miroir, déclamant :

"Mes crimes désormais ont comblé la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture. Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger."

Il prit ses mains pour l'aider à se relever :

- Allons, mon enfant, nous n'en sommes pas là.

- Mais qu’entends-je ? Lise-Marie déclamant du Chateaubriand ? Mais quelle heureuse surprise !

La voix légèrement grave et chantante, un fifrelin espiègle, avait retentit dans le dos du Comte qui se retourna brusquement. Son sang ne fit qu’un tour. Dans l’embrasure de la porte, Angie, vêtue d’un chandail en fil de soie bleu lavande, l’épaule largement dénudée, se tenait immobile et les observait de ses yeux clairs en forme d’amande.

Avec sa taille élancée, son visage empreint d’une douce mélancolie, sa bouche délicatement ourlée et son teint lumineux de vraie blonde, elle ressemblait à une jeune princesse florentine échappée d’une toile de Botticelli.

- Lise-Marie voudrait-elle vous convertir au christianisme, mon cher Comte ? s’exclama joyeusement Angie en lui tendant sa joue fraîche.

Le Comte fit quelques pas en avant et tout en cachant son trouble, s’approcha et lui posa un léger baiser sur le front, puis il sortit une montre de son gousset comme pour se donner une contenance. Il la consulta et déclara d’un ton qui se voulait sévère :

- Racine, ma chère. Vingt-deux heures ? Sacrebleu ! Maintenant, il faut absolument que je dorme ! Venez Lise-Marie, venez mon petit, je vais vous fredonner la berceuse de Kozlik… Et...Rantanplan vous attend… maman je suis… Pan Pan… paf… Pan… dormez, dormons…je dors… tu dors… meunier ton moulin va trop… nous dormirons ensemble…aux marches du palais… dormez à la claire fontaine Angiiiee… ange…an …ah… demain… -« Sénéchal va-t-en ! »

Un miaulement feula dans la pièce comme un drap qu'on déchire et une goutte de sang perla sur la pommette du Comte de Lavalette. Dans le même instant la brûlure sur sa joue disparaissait, aussitôt consumée par l'instant. Le Comte se releva d' une posture ridicule, à quatre pattes contre le fauteuil renversé. Damned! Il s'était endormi, rêvant de chevauchées fantastiques dans les landes d'Ecosse - en compagnie d' Angie, bien sûr. Dans un mouvement de bascule pour mieux aborder l' obstacle d'un tronc couché en travers de la route, il avait glissé du fauteuil, serrant dans ses bras Sénéchal. Une gifle féline avait été sa réponse à cette forme onirique de promiscuité sentimentale. Le Comte se redressa, tamponna son mouchoir de dentelle sur sa joue et s'exclama en se tournant vers la grosse Comtoise qui hoquetait dans la pénombre : "Nom de Diou de bordel de Diaaable! Il est bientôt minuit, Docteur Schweitzer! Et j'ai raté mon rendez-vous!"

Le lendemain c’était dimanche. Le Comte Georges de Lavalette décida de rester toute la journée en pantoufles comme un vrai Turc.

-Silence ! Georges travaille ! tempêta-t-il sur Sénéchal qui faisait joujou sur le clavier du Bechtein, un magnifique quart-de-queue en bois d’ébène, héritage de son ami d’enfance Elie. Le virtuose juif avait trouvé la mort lors de l’attentat tragique du 11 septembre. Bien décidé à ne pas quitter son écritoire de la journée, le Comte se versa une rasade de café noir et saisit son Mont-Blanc en or massif, présent qu’une ex fiancée lui avait offert en guise de cadeau de rupture. Le cadran de la grosse Comtoise en forme de lyre indiquait dix heures lorsque la sonnerie du téléphone retentit. Il reconnu la voix de son éditeur.

- Mon cher Georges, vous savez que votre livre plaît beaucoup aux libraires.

- Comment ça, aux libraires?

- Vous savez bien, nous avions cette réunion vendredi; ils sont enthousiastes. Vous savez, mon cher Georges, nous allons vers une mise en place de 300.000, de nos jours...

- Mais enfin... je n'ai pas même écrit la première ligne!

- Allons, allons, ne commencez pas à vous angoisser. L'office n'est que dans trois mois. Mais je ne vous dérange pas plus longtemps, à bientôt, cher ami.

Le Comte eut à peine le temps de reprendre son souffle, d'imaginer une réponse; on avait raccroché.

..."Angie...Aaaaaangie...you can't say we never triiii-ed..." Le Comte de Lavalette regarda le téléphone comme s'il tenait en main un Chorizo un soir de remise du prix de Flore. -Mais qui êtes-vous? Qui ETES-VOUS, souffla Le Comte dans le combiné. -"Aaangie...you're beautifuul...but ain't it time we said good-by-y-y-ye...." -Il suffit, ruffian! Escroc! Maître-chanteur!!! Foutez-moi la paix avec vos Rolling Stones! Décidément, beaucoup trop de monde était sur cette affaire. C'était certain : la petite garce avait fait appel à un homme de main, un de ces Français expatriés à Londres, grenouillant entre les emplois de barmen et de dealer à la petite semaine. L'accent sonnait tellement affecté...tellement Français. Le Comte respira profondément pour maîtriser son courroux. -Je vous préviens, mon vieux...Ne vous avisez pas de vous mettre en travers de ma route...ou IL VOUS EN CUIRA!!!

Le Comte n'aurait pas dû s'énerver à une heure pareille. Le manque de sommeil, les soucis d'argent et de coeur, un chronique tracas existentiel...Il s'écroula comme un billot de bois dans une rivière sale. Il mourut à 10 heures 07, par une matinée brumeuse, dans l'indifférence générale.

Seule Nastia, sa fidèle gouvernante, resta inconsolable et pleura comme une Madeleine quand elle apprit la nouvelle. Elle s’était cloîtrée pendant plus de six mois dans un monastère du Languedoc. On dit qu’elle a pris les voiles.

Quant a Macha, une de ses lectrices-favorites, elle avait poussé un gros soupir : - Ciel ! sans notre Georges, comme la blogosphère sera ennuyeuse !

Ce fut Reb, le bras droit de l’Editeur, qui fut chargé de prévenir ce dernier.

-Patron, il va falloir trouver un remplaçant de toute urgence. Que penseriez-vous de Lise-Marie ? Après tout elle est votre nièce. Qu’en pensez-vous ?

L’Editeur, enfoncé dans un canapé, la tête penchée sur la poitrine, était resté silencieux. Dahlia lui versa un grand verre de whisky et déclara d’une voix ferme :

-Ne faudrait-il pas prévenir Martine aussi, ne sont-elles pas très copines ? Et Christian ? Ah oui ! Christian ! Mais j' crois qu’il en Normandie ou en Bretagne qu'il a dit. C'est bin vrai qu'il est assez fin diplomate, il pourrait la convaincre, c'est du sûr. Ouep ! Et puis il un charme fou. La pitchounne pourra pas résister !

L’Editeur sortant de son mutisme éleva son verre, le fit onduler entre ses doigts, se laissa distraire un instant par le cliquetis des glaçons aux reflets orangés, puis le vida d’un trait.

-Demain, je serai aux eucalyptus pour achever mon Traité de savoir-vivre. Florent sera en Avignon jusque dimanche pour la Première de Saphia. J'aimerais savoir ce qu’en pense Angie. Vous savez, depuis "l'Affaire du Manuscrit volé"... L'Editeur n'acheva pas sa phrase, puis se ravisa : - Demandez-lui de venir à mon bureau dès que vous la croiserez, chère Dalhia.

L’Editeur jeta un bref coup d'oeil à la fenêtre et replongea dans ses pensées.

Pendant ce temps-là, l' enfant neutre méditait:

"Pays étrange, où les habitants avaient pour coutume de placer de grands panneaux devant leur demeure, panneaux sur lesquels ils inscrivaient l’ état civil des membres de leur famille, ainsi que, pour chacun d’ entre eux, les activités, les goûts, les maladies, les handicaps, les obsessions, les amitiés, les amours (anciennes et présentes), les animaux, les films et livres préférés, les déclarations, les titres honorifiques, les ambitions manifestes, les ambitions cachées, les sentences, les histoires drôles favorites, les faits d’ arme, les trophées de chasse, les publications, les brouillons d’ œuvre à venir, les projets, les fiches d’ impôt, les numéros de compte en banque, les publicités préférées, les noms des médecins attitrés, ceux des professeurs détestés et admirés, les collections, les manies, les pratiques parfois illicites, les positionnements politiques (dans l’ ordre chronologique), les adhésions à des partis ou des sectes ou des associations, les voyages à l’ étranger, les talents insoupçonnés. Avec le temps, les panneaux étaient devenus immenses, au point de boucher l’ horizon. Or, dans les lointaines jungles, courait une rumeur concernant l’ existence d’ un groupe d’ hommes échappés du pays et vivant sans panneau aucun."

La rumeur gagnait du chemin chaque jour. Elle s’était répandue jusqu’aux fins des frontières du pays de la Fayette et de l’Oural. Le bruit finit par envahir l’immense château blanc de la Princesse de Clèves. Un soir, alors qu’elle s’était assoupie après une brève promenade parfumée sur la Sente, l’Editeur vînt lui rendre visite et lui…....hurla dans l'oreille : "AZiiiiiii-BoNaNGAAAAA!"

Alors, elle ouvrit les yeux et comprit, et elle sourit à Léo et dit : "Je veux te toucher, je veux être sûre que tu existes". Elle le fit et Léo sentit sa main glisser sur son torse velu et bronzé, car il revenait d'Afrique où il avait chassé le lion avec Juma, et c'était bon de sentir la main de la fille sur sa peau, de la sentir ainsi, d'en avoir ou pas, de la neige sur le kiki. Il y eut le chaud et le froid des dix indiens qui descendaient vers le village et le dernier beau coin du pays, puis la grande rivière au cÅ“ur double fut humide et Léo songea, tandis que Maria posait ses lèvres sur lui : « Je vais devoir changer mon fusil d’épaule, pour qui sonne le glas ? »

- Tu ne mourras jamais, dit la fille.

- Si, dans l’après-midi

- Tu iras au jardin d’Eden ?

-Oui, au-delà du fleuve et sous les arbres, dit Léo, et il sortit son calibre et la fille et Léo furent nus et la fille fut fille et Léo garçon, tandis que le vieil homme et la mère mâtaient dans la barque et que le requin s'excitait.

- Non, tu ne mourras jamais, répéta la fille. "La mort ça ne dure que quelques secondes tu sais..."

- Et puis tu ne mourras jamais parce que moi je t'aime !

L'Editeur lui lança un regard embué d'étoiles. Son visage rayonnait.

Et devant le lac aux petits pains, il ouvrit les bras et dit : En vérité, en vérité je vous le dis, que celui qui a soif d'auteur vienne à moi, je lui donnerai les droits, et à celui qui croira, il sera fait foi et je lui donnerai Angie, mais à celui de pneu d'effroi, il sera dit : Chameau ! Tu ne passeras pas par cette anguille, et tous virent qu'il était le fils des vieux.