542. Réapparition d’Hélène Bessette
Par Laure Limongi, vendredi 9 mai 2008 :: #542 :: rss
Oui, Léo, en effet, Hélène Bessette mérite bien quelques billets et même plus. Voici donc une amorce de début d’introduction de choses à dire sur cet immense auteur… La biographie de Julien Doussinault à paraître aux Éditions Léo Scheer en octobre prochain devrait un peu éclaircir le mystère.
Ci-dessous, mon texte d’introduction au dossier consacré à Hélène Bessette dans La Revue Littéraire n° 28. Je vous conseille fortement la lecture des textes de Nathalie Quintane, Frédéric Léal, Céline Minard, Mathieu Bénézet et Julien Doussinault dans cette même revue. Je précise également que Bernard Noël a écrit une postface au Bonheur de la nuit et que Florence Giorgetti et Robert Cantarella ont écrit des postfaces (une chacun, pour tout dire) à Suite suisse, qui est l’un des textes clefs de cette œuvre – qui ne comprend pas de livres faibles… Allez, c’est bien la rançon de son existence tragique : Hélène Bessette est incontournable :
Un jour de printemps 1996, malgré la date et le bleu du ciel, il ne faisait pas très chaud sur les terrasses de la rue de harpe, quartier Saint-Michel. Pourtant les parisiens, les touristes résistaient, tasses, fourchettes en main, avides de premiers soleils et d’air de vacances. Les étudiants, surtout, Sorbonnards, khâgneux livides, pour oublier un instant la claustrophobie des salles de cours, entendre deux glaçons tinter dans un verre. Entre deux frissons et pensées obsédantes parasitant la conversation – j’aurais dû mettre une veste plus chaude, j’aurais dû mettre une veste plus chaude… – un livre apparaît dans le champ de vision, flottant dans l’air, tournoyant comme dans une fête foraine avec son habit Gallimard jaune et rouge. Un livre avec une voix qui dit quand on le saisit, s’inquiète en couverture : N’avez vous pas froid. Heurt des pages feuilletées, trouble. Et dans le saisissement d’une telle rencontre, plus qu’inattendue, Hélène Bessette apparaît, s’impose doucement, fermement, lancinante, touchante, extravagante, exaspérante, prend place à la table des discussions quotidiennes, si douces, si cruelles – le bal des affects, l’échange des douleurs, les cris chuchotés, les pleurs aux éclats, les rires étranglés, les espoirs et les défaites, la vie qui trébuche, se relève, trébuche, se relève. S’écrit.
Claude Royet-Journoud habitait alors au 31 de la rue de la harpe, à la verticale de la table de bar glaciale, et possédait apparemment du fil de pêche dans son appartement – ainsi que la bonne dose d’imagination tendre et généreuse qu’on lui connaît toujours.
Dix ans plus tard, grâce à la confiance et à l’enthousiasme de Léo Scheer, la collection laureli donne à lire un inédit d’Hélène Bessette, Le Bonheur de la nuit, pour tenter de faire sortir de l’ombre une œuvre majeure, pourtant mystérieusement oubliée. Un silence qui n’a cessé de choquer aussi bien Raymond Queneau, parlant d’elle comme d’un « écrivain maudit » à André Malraux, que Marguerite Duras, tentant d’expliquer son insuccès ainsi : « L’insuccès, à mon avis, n’existe pas. Le succès peut être tardif mais il doit arriver tôt ou tard. Je ne pense pas que ce soit la critique qui soit responsable, en premier lieu, de ce que j’appelle l’insuccès momentané d’une œuvre. Je crois que l’insuccès d’une œuvre découle de l’œuvre elle-même, enfin, c’est une qualité intrinsèque de l’œuvre. Quand une œuvre est seule à être elle-même, quand une œuvre est insolite, il est normal qu’elle ne frappe que certains initiés, tout d’abord. Un livre ne paraît jamais seul, il est toujours accompagné d’autres livres, il est toujours dans un contexte donné. Il se peut très bien qu’un livre très singulier, très insolite, soit contrecarré par d’autres livres. » Sans chercher à démêler l’écheveaux complexe des raisons expliquant cet étrange oubli de l’histoire littéraire, on rappellera simplement qu’Hélène Bessette était une femme d’origine modeste, divorcée, isolée, une institutrice affichant son désintérêt pour son gagne-pain ayant toujours connu la pauvreté, la succession grise de petites villes de province peu accueillantes (si l’on excepte sa période calédonienne et ses quelques voyages à l’étranger), et dotée d’un solide caractère sans doute un brin pénible – bref, loin de l’écrivain rentier, entouré, soutenu, consensuel, manageant le plan de communication efficace qui est l’œuvre de sa vie. Que son livre Les Petites Lecocq (celui qui avait été pensé comme un succès et qui a bien failli en être un) a été interdit pour diffamation et outrage aux bonnes mœurs lors de l’une des premières brillantes plaidoiries de Roland Dumas – c’était pas de veine. Et surtout qu’Hélène Bessette a écrit l’une des œuvres les plus originales, acides, déstabilisantes de ce temps, ce qui met toujours vraisemblablement un peu de temps à être, si ce n’est accepté, du moins simplement vu et connu. Elle était d’ailleurs elle-même persuadée qu’on ne parlerait d’elle que trente ans après sa mort – nous apprennent ses fils.
Au moment où l’on ne peut plus trouver un seul de ses livres en librairie, Hélène Bessette suscite enfin l’intérêt de lecteurs passionnés avec un peu d’avance sur ses prédictions. Voici donc le premier épisode de la réapparition de Fifi Bess la romancière – Le Bonheur de la nuit, ce dossier d’écrivains dans La Revue Littéraire – et la valse des remerciements chaleureux qui l’accompagnent, précipités sur la page dans le désordre, comme il se doit.
Claude Royet-Journoud pour son amitié et sa générosité constante à faire partager tous azimuts les œuvres qu’il aime. Bernard Noël qui a écrit une remarquable postface au Bonheur de la nuit. Julien Doussinault, biographe d’Hélène Bessette (à paraître en octobre 2008) pour sa disponibilité et ses conseils dans l’établissement des textes. Éric et Patrick Brabant pour leur accueil, leur aide, les mille anecdotes et souvenirs qui éclairent l’œuvre de leur mère. Enfin, chacun des auteurs de ce dossier, lecteurs plus ou moins récents d’Hélène Bessette, presque tous (5 – 1 critique = 4) écrivains dont l’œuvre questionne la littérature et ses formes de façon diverse, en cuisinant les attentes, en agaçant les enjeux.
J’ajoute le 9 mai 2008 à ces remerciements de 2006 Florence Giorgetti, Robert Cantarella, Noëlle Renaude, Michèle Lesbre, Julien Lacroix, Émilien Tessier, ainsi que les libraires et les critiques qui soutiennent avec enthousiasme la « réapparition d’Hélène Bessette ». Et bien sûr les lecteurs.
« — Tout ce que vous voudrez, mais ce que vous faites, ce n'est pas de la littérature. Ce à quoi Jehan Rictus répliqua : — C'est peut-être de la moutarde ou des pruneaux. »
La Tour, Hélène Bessette
Notes : L’extrait de Marguerite Duras cité est une retranscription d’une émission à laquelle elle a participé, sur France Culture, en 1963 (dénichée grâce aux recherches de Julien Doussinault). Fifi Bess est un personnage de Suite Suisse. La Tour d’Hélène Bessette, Éditions Gallimard, 1959.
Texte paru dans La Revue Littéraire n° 28.
Image : gouache de Claude-Royet Journoud d'après une photo d'Hélène Bessette - celle de la couverture du Bonheur de la nuit - 2006.

Commentaires
1. Le vendredi 9 mai 2008 par AbBé
2. Le vendredi 9 mai 2008 par LaureLi
3. Le vendredi 9 mai 2008 par Macha
4. Le vendredi 9 mai 2008 par Véra
5. Le vendredi 9 mai 2008 par George-s
6. Le samedi 10 mai 2008 par léo
7. Le samedi 10 mai 2008 par Véra
8. Le samedi 10 mai 2008 par Véra
9. Le samedi 10 mai 2008 par Véra
10. Le samedi 10 mai 2008 par George-s
11. Le samedi 10 mai 2008 par une petite vipère orange...
12. Le samedi 10 mai 2008 par igneus OrOucoulée (avec des boules quiès)
13. Le samedi 10 mai 2008 par George-s
14. Le samedi 10 mai 2008 par igneus OrOucoulée (avec des boules quiès, mais il semble qu'elles ne soient pas à l'épreuve des hauts cris de Georgie...)
15. Le samedi 10 mai 2008 par Véra ;-)
16. Le samedi 10 mai 2008 par igneus, sensible au rouge ;-)
17. Le samedi 10 mai 2008 par George-s
18. Le samedi 10 mai 2008 par Bepa
19. Le samedi 10 mai 2008 par George-s
20. Le samedi 10 mai 2008 par igneus
21. Le samedi 10 mai 2008 par Véra
22. Le samedi 10 mai 2008 par Véra
23. Le dimanche 11 mai 2008 par igneus OrOucoulée pour timbre en croix-sens
24. Le dimanche 11 mai 2008 par igneus OrOucoulée (avec des boules de neige sans neige : n'empêche, ça risque de jeter un froid...)
25. Le dimanche 11 mai 2008 par igneus
26. Le dimanche 11 mai 2008 par Véra
27. Le dimanche 11 mai 2008 par igneus
28. Le dimanche 11 mai 2008 par Véra
29. Le dimanche 11 mai 2008 par Pétroleuse
30. Le dimanche 11 mai 2008 par Reb
31. Le dimanche 11 mai 2008 par Reb
32. Le dimanche 11 mai 2008 par Reb
33. Le dimanche 11 mai 2008 par léo
34. Le dimanche 11 mai 2008 par Reb
35. Le lundi 12 mai 2008 par Macha
36. Le lundi 12 mai 2008 par Reb-pétroleuse (travestie-tie pharisienne)
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