521. Le livre et l'éditeur d'Eric Vigne.(Question 2)
Par Léo Scheer, jeudi 24 avril 2008 :: #521 :: rss
Dans sa deuxième question,(Et je conclue de là à l'existence d'une crise de l'édition) Éric Vigne aborde d'emblée le "marronier" de la "crise du livre" dont le premier facteur, la baisse des ventes aboutit au paradoxe de la multiplication de l'offre. Pour l'expliquer, l'auteur rend limpide ce que personne ne veut savoir : "Lorsqu'un exemplaire d'un ouvrage quitte les stocks d'une maison d'édition pour être expédié chez un libraire, cette opération conduit à l'établissement d'une facture; cependant l'exemplaire n'est que fictivement vendu au libraire : celui-ci dispose en théorie de 9 mois, dans le cas de nouveautés, pour le retourner à l'expéditeur à compter du 4e mois après sa réception. L'exemplaire ne sera de fait vendu que dans un deuxième temps, quand un client passera en caisse pour l'acquérir." Cette situation conduit parfois l'éditeur à procéder à plusieurs réimpressions pour venir alimenter des "piles impressionnantes" chez le libraire, pour attirer les lecteurs par sa visibilité et rendre sa disponibilité immédiate. Éric Vigne donne alors un exemple de conte du succès qui ne se termine pas très bien : "250.000 ventes nettes, mais, par exemple, 70.000 exemplaires réintégrés dans les stocks et dont nombre seront alors recyclés en papier à lettres écologique. La raison en est qu'au moment de l'envolée des ventes, l'éditeur aura cédé les droits de publication à une collection de poche, laquelle publiera, dans les 18 mois suivant l'édition d'origine, cette nouvelle version plus économique, à la période même de retour des invendus." La situation "structurelle" de l'éditeur est donc d'être débiteur chez le libraire (qui peut lui retourner à tout moment sa marchandise) et, par conséquent d'essayer de redevenir créditeur en lui envoyant une marchandise nouvelle. C'est pourquoi plus les ventes baissent plus le nombre de titres augmente. Ce, d'autant plus que ce qui "reste" à l'éditeur de la vente d'un livre (c'est encore moins connu) n'est vraiment pas un conte de fée. Sur le prix public - 5,5 de TVA, - 10 à 12% pour l'auteur, - 5 à 8% pour l'équipe de représentants (diffusion) - 10 à 12% pour la chaîne de la distribution et du stockage - 35 à 40% pour le libraire, - 12 à 20% pour l'imprimeur... Éric Vigne conclue : " Sur un ouvrage vendu 20€ au public, la part de l'éditeur sera donc de 3€, sur laquelle il devra déduire ses frais de structure, de promotion et de publicité, enfin les salaires. On comprend mieux que la logique du quantitatif l'emporte souvent sur le qualitatif." J'ajouterais, que ce tableau reste optimiste car il ne prend pas en compte le phénomène structurel d'augmentation de la part des retours et de l'augmentation de leurs coûts qui fait que la distribution atteint souvent les 20% rendant le livre structurellement déficitaire (seules les ventes de droits permettant de rétablir l'équilibre). La première édition d'un livre tend à ressembler à un modèle de "haute couture" dans un métier qui ressemble, lui, de plus en plus à un casino. Dans cette situation, l'éditeur "répartit sa mise entre plusieurs candidats au grand tirage automnal des prix littéraires. Il espère ainsi gagner le gros lot - un prix qui fasse vendre une de ses nouveautés à des centaines de milliers d'exemplaires. Or cette même offre en augmentation, pour l'essentiel des romans, traduit, selon l'éditeur lui-même, une baisse évidente du niveau d'exigence de ses confrères." De son côté le libraire, devant l'avalanche de titres, tend à diminuer ses commandes par titre, "En conséquence le lecteur potentiel est saisi d'effroi devant tous ces ouvrages dont nul media ne peut, à soi seul, rendre compte de chacun, du fait de leur nombre." Que peut faire le lecteur dans ce cas sinon se fier au critère objectif des "meilleures ventes". "Et voilà pourquoi, depuis quelques années, l'éditeur dépité observe, impuissant croit-il, que le succès va au succès et, de ce fait, augmente d'autant la mévente des autres ouvrages. Les chimistes parlent dans des cas semblables de processus autocatalytique." À cela s'ajoute la vogue de l'écriture : "Aujourd'hui, la production littéraire est énorme. Tout le monde se mêle d'écrire. Où que vous alliez, vous ne rencontrez que des gens gros de romans(...) Les éditeurs sont affolés par la lecture des manuscrits qui, chaque jour, s'entassent et débordent des cases bondées. Les minutes se comptent par l'apparition d'un volume nouveau. Il faut vraiment n'avoir pas été à l'école mutuelle pour ne se point payer cette fantaisie et ce luxe, devenu presque un besoin, de faire un livre." Il est vrai que cette dernière citation, dénichée par Éric Vigne, est d'Octave Mirbeau, dans Le Gaulois du 13 avril 1883. Un délice. Des questions de ce genre, il y en a 50 dans ce livre de chevet. Nous y reviendrons de temps en temps, mais j'aimerais vraiment qu'avoir lu le livre d'Éric Vigne devienne une condition obligatoire pour commenter sur ce blog.

Commentaires
1. Le jeudi 24 avril 2008 par Nicolaï Lo Russo
2. Le jeudi 24 avril 2008 par Charles Muller
3. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
4. Le jeudi 24 avril 2008 par Charles Muller
5. Le jeudi 24 avril 2008 par Pascale
6. Le jeudi 24 avril 2008 par Henri
7. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
8. Le jeudi 24 avril 2008 par le hareng sort
9. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
10. Le jeudi 24 avril 2008 par Charles Muller
11. Le jeudi 24 avril 2008 par CBP
12. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
13. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
14. Le jeudi 24 avril 2008 par CBP
15. Le jeudi 24 avril 2008 par Pascale
16. Le jeudi 24 avril 2008 par léo
17. Le jeudi 24 avril 2008 par Christian
18. Le vendredi 25 avril 2008 par Pascale
19. Le vendredi 25 avril 2008 par Christian
20. Le vendredi 25 avril 2008 par Christian
21. Le vendredi 25 avril 2008 par Véra
22. Le vendredi 25 avril 2008 par Christian
23. Le mardi 29 avril 2008 par léo
24. Le mercredi 30 avril 2008 par konsstrukt
25. Le mercredi 30 avril 2008 par JD
26. Le samedi 3 mai 2008 par Vi
27. Le samedi 3 mai 2008 par léo
Ajouter un commentaire