407. Bienvenus à Sexpol
Par Léo Scheer, vendredi 15 février 2008 :: #407 :: rss
Pour l'édition, l'un des principaux intérêts de l'Internet est de pouvoir faire vivre un catalogue et de soustraire les oeuvres à la brièveté de ce que leur offre la vie mediatique. La presse ne peut traiter un livre que dans les quelques semaines où il est une "nouveauté", ou qu'il revient sous les projecteurs par l'effet de l'actualité (c'est malheureusement, en général, la disparition de l'auteur qui en tient lieu, comme on l'a vu pour Gracq récemment), il est pratiquement devenu impossible d'obtenir des articles pour des rééditions, et totalement impossible qu'on revienne sur un livre paru il y a quelques années.
Sur un site comme le notre, nous présentons régulièrement des ouvrages du catalogue sur la page d'accueil sous le titre : "Le livre du jour". Ainsi, au début de l'année 2008 j'ai mis en ligne dans ce cadre un excellent livre de Christophe Fiat paru en 2003 : Bienvenus à Sexpol. À l'époque, une certaine presse qui d'habitude soutenait cet auteur avait boudé le livre, considérant que l'auteur s'était écarté, en l'écrivant et en publiant chez moi, du champ expérimental où il était apprécié, qu'il avait voulu toucher un public plus large et qu'il s'était fourvoyé. J'avais trouvé cette attitude injuste à l'égard de ce livre et de cet auteur, mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire, car l'autre "certaine presse" le considérait toujours comme un auteur "expérimental" et ne voulait donc pas le suivre non plus.
Dahlia, qui s'intéresse à notre catalogue, a lu ce livre et publie une critique sur Strictement Confidentiel, ce 13 février.(je n'étais pas au courant). Cette démarche me semble importante pour l'avenir. Voici son article :
Bienvenus à Sexpol – Christophe Fiat
Écrit par Dahlia le 13-02-2008
SEXPOL. C’est sous ce nom que le psychiatre Wilhelm Reich a créé en Allemagne dans les années 30 « un centre public de recherches et de discussion sur les conditions de vie contemporaines et les conditions d'épanouissement de la satisfaction sexuelle dans les masses populaires » (extrait Wikipedia). ORGONE. Vocable inventé par Wilhelm Reich pour désigner une nouvelle source d’énergie qui découlerait des émotions et qu’il aurait découvert après plusieurs années de recherches. L’existence de l’orgone n’a jamais été prouvée, est aujourd’hui encore considérée comme le délire d’un illuminé par bon nombre de personnes. A noter que Wilhelm Reich a fini sa vie en prison pour avoir refusé de dévoiler la totalité de ses recherches et s’expliquer sur cette fameuse théorie. Si l’orgone aujourd’hui encore a ses ardents défenseurs – il suffit de taper ce mot dans google pour voir fleurir des tas de communautés new age tendance sectaires sur l’amour libre qui s’en réclament – elle inspire aussi la création artistique. Témoin, ce Bienvenus à Sexpol de Christophe Fiat qui se réapproprie les travaux de Wilhelm Reich pour bâtir un roman complètement dingue et tentaculaire qu’on croirait être un cousin éloigné du Videodrome de David Cronenberg.
Sexpol, c’est la ville de tous les fantasmes, une sorte de Las Vegas dégénéré, éclairée par trois lunes et de fréquentes aurores boréales. Sexpol alimente le monde entier en orgone, une drogue qui se propage par les rayonnements des films pornos retransmis à la télévision, une drogue si violente qu’elle provoque des vomissements analogues à ceux qui suivent un bon sniff d’héroine. Christopher est toxico au dernier degré à l’orgone. Professeur de philosophie, il prend de telles doses d’orgone qu’il ne sait plus ce qui délimite sa réalité de son délire monomaniaque ; il visionne jusqu’à la lie les films de la société Marc Dorcel – uniquement ceux avec Laure Sainclair en vedette – rêve de lâcher enfin Besançon/Switzerland où il donne ses cours par visio-conférence et de s’exiler à Sexpol. Sur sa route, il rencontre notamment Dolly, clone de Laure Sainclair et à mesure que son obsession se déploie, il se retrouve pris dans une spirale où il serait le meurtrier d’Anna sa dernière compagne, ce que lui apprend Mr Sylvester, ami de Dolly…
Je disais que le roman de Christophe Fiat est dingue. C’est même en-dessous de la réalité. Bienvenus à Sexpol est un récit qui court sur presque 200 pages sans coupures, sans respiration, comme s’il était rédigé dans un véritable processus hallucinatoire. Ce qui peut laisser craindre un texte incompréhensible voire illisible est balayé en quelques secondes. Le chemin labyrinthique qu’emprunte Bienvenus à Sexpol donne le vertige au lecteur, mais Christophe Fiat, s’il donne l’impression de se perdre dans sa spirale délirante, sait exactement où il va. Mélangeant son récit avec les neuro-transmissions de « Radio-Sexpol » qui se concluent toujours sur la chanson Life on Mars de David Bowie, Christophe Fiat fait de Bienvenus à Sexpol un roman qui aspire littéralement le lecteur. Réflexions philosophiques se télescopent avec des éléments biographiques sur Wilhelm Reich, la réalité du personnage Christopher s’interpénètre avec ses prises d’orgone qui le font parfois s’imaginer devenir une mouche qui serait la spectatrice de son moi humain, ce à quoi le clone Dolly lui répond « Alors, tu as vu le désert ? Ce qui est bien avec l’orgone, c’est que c’est une drogue qui ne modifie pas notre perception de la réalité mais que c’est une drogue qui modifie la réalité elle-même du sujet. On devient double. » Le désert. Oh oui, on le voit. Et c’est sans doute, une des plus grandes prouesses de ce livre, arriver à nous faire entrer dans ce voyage stupéfiant de Besançon/Switzerland jusqu’à Sexpol, où l’intellect heurte sans arrêt le physique, où la couleur bleue, objet depuis toujours de tous les fantasmes artistiques revient toujours, récurrente, obsédante. Un livre hybride et inclassable qui a digéré les obsessions de Reich pour en donner une vision qui va au-delà du fascinant. Là où d’autres auraient voulu à tout prix donner des clés ou des explications hyper-précises, Christophe Fiat choisit de laisser au lecteur de Bienvenus à Sexpol une véritable part de fantasmatique, comme si l’orgone modificatrice de réalité permettait au livre de prendre vie de façon unique dans l’imaginaire du lecteur qui le reçoit.
Bienvenus à Sexpol, Christophe Fiat, Editions Léo Scheer, 2003, 196 pages.

Commentaires
1. Le vendredi 15 février 2008 par Anne O'Nim
2. Le vendredi 15 février 2008 par Dahlia
Ajouter un commentaire