Dans ce chat, Leclair expliquait en particulier la nécessité d’une parole « seconde » devant l’échec des témoins à transmettre une histoire trop lourde, trop atroce et trop inutile puisque perdue. Cette nécessité était personnelle : son père était lui-même parti en Algérie pour y faire la guerre. Le problème, c’était en particulier d’entendre les témoignages en sortant des représentations manichéennes en vigueur depuis 1968. La forme du roman s’était imposée parce qu’elle permettait la liberté de la narration et la réactualisation à partir d’une intrigue contemporaine. Et puis les irradiés du Sahara où il s’était rendu en mission Stendhal. Au cÅ“ur du roman, la difficulté du retour de la guerre, d’admettre qui l’on est et, aussi, pour les autres, la difficulté d’entendre.

Dans le livre, je trouve un narrateur célinien sans doute un peu plus âgé que moi (« Marc Benda »), un narrateur célinien qui a l’étrange caractéristique d’avoir échappé aux trois points, un narrateur qui entreprend de nos jours d’essayer de raccommoder un projet de second roman d’un ami qui, après avoir écrit un premier roman en 1998 (« Il neige dans les Aurès »), a par la suite sombré dans la dépression… Mais pour raccommoder le projet, le narrateur célinien doit commencer par écouter des cassettes où un homme, qui y a perdu une main, raconte la guerre et c’est là que ça a commencé à m’intéresser : face à la première cassette où se déroule la parole de l’ancien acteur qui se fait témoin, « (m)es notes sont là, près de mon ordinateur resté allumé le matin, il ne reste qu’à rédiger l’article. Je change de tie-shirt, j’allume une cigarette, m’accorde cinq minutes, le temps que le café finisse de couler - certains jours, faut reconnaître, tout est bon pour s’épargner. »

Cette scène m’a évoqué un soir de septembre 1998 où je dînais avec un de mes personnages de « La Sécurité sociale » après avoir posé pour la photo automnale de groupe des primo-romanciers que l’Événement du Jeudi pratiquait à l’époque. Elle me dit : - On peut dire que tu règles tes comptes, tu y vas fort. - Comment ça, je règle mes comptes ? - Tes parents, tes ami(e)s… Mais moi je dis (tout en renversant mon verre) : - Non, non, il ne s’agit pas de mes parents à moi, c’est un roman : mes parents n’ont pas fait 68, ils étaient d’une génération un peu précédente. Non, mes parents, ça aurait été trop dur… Elle me regarde (ses yeux noirs) et me dit : - Il ne sait pas qui il est. « Il ne sait pas qui il est », c’est une phrase que vous ne pouvez pas comprendre, une phrase qui me faisait sourire quand elles disaient cela quand j’avais vingt ans parce que, hein, on allait voir ce qu’on allait voir… Mais ce soir-là, cette référence que vous ne pouvez pas comprendre, moi-même je commençais à la trouver de plus en plus mystérieuse : j’écrivais sur la Bosnie, sur la France, sur l’Europe qui ment et elles me parlaient de contes à dormir debout dont je savais de moins en moins les détails scénaristiques… Aujourd’hui, en 2008, à la lecture du Leclair, je me dis : comme les autres, Véronique ne savait pas ce qu’elle disait mais son affirmation était vraie dans un sens, j’étais celui qui s’était épargné et je ne le savais pas ou plutôt je ne le savais que trop… En effet, pourquoi aller s’inventer des parents qui prennent la Sorbonne alors que ce n’était même pas vrai?

Un peu plus loin dans le livre, voilà ce que le narrateur célinien raconte qu’il a asséné à son ami dépressif qui voulait absolument dire, cette fois réellement, après l’échec du premier roman, la vérité sur l’Algérie: « Eh bien vas-y ! Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire de mieux ? Vas-y, consigne-la, cette vérité, cette histoire, où est le problème ? J’avais parlé le plus doucement possible, conscient du degré d’agacement où j’étais perché, mais pour autant je ne m’attendais pas au surgissement de la crise, lorsqu’il a relevé les yeux, non, je ne m’y attendais pas. » Où est le problème ? Mais le problème, c’est que je n’arrive même pas à me souvenir si le colloque auquel j’ai assisté en compagnie de Laurence, un autre de mes personnages, ce colloque sur la mémoire de la Guerre d’Algérie à partir des thèses de Stora, ce colloque qui a eu lieu, ça je m’en souviens, à l’Insitut du Monde Arabe, si ce colloque a eu lieu avant ou après que je parte en Bosnie volontairement. Et je me souviens très bien de Laurence, hein, il ne faut pas exagérer. Mais faudrait voir ce qu’il en est des Casques bleus engagés qui, eux, étaient par exemple sur le terrain à Sarajevo ou, même, ce qu’il en est aujourd’hui des engagés qui appartenaient à la compagnie de combat la plus exposée dans la poche de sécurité de Bihac.

C’est quand le narrateur célinien découvre que le premier roman de son ami dépressif est une transcription presque littérale du témoignage de l’homme qui a perdu une main pendant la guerre, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à lire le Leclair par tranches de pages, les sautant, les oubliant, les récupérant. Impossible de lire le livre de bout en bout.

Rectificatif :

En relisant le début du livre, je m’aperçois que j’ai même mal lu la scène où le narrateur s’épargne. En réalité, de retour de la poste avec les cassettes, le narrateur, par ailleurs pressé d’en finir avec un article sur Victor Noir, hésite sur ce qu’il convient de faire au sortir de la douche: « J’hésite à sortir une cassette, pour voir ou plutôt écouter, le temps de me sécher. La première porte la date du 16 septembre 2000 (cinq ans, déjà) c’est écrit à la plume, encore bleue, sur l’étiquette : « David, 16-09-00, rue Hautefeuille. » Victor Noir… Mes notes sont là… »

Marc Benda

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