337. Mél ouvert à ce frère aîné virtuel qui aurait préféré que je tue des gens
Par General, jeudi 10 janvier 2008 :: #337 :: rss
Voici une nouvelle approche de la critique littéraire dans la blogosphère.
De : Marc Benda, ancien caporal volontaire service long de l’armée française, médaillé de la paix de l’ONU et titulaire de la Reconnaissance de la Nation
À : David Di Nota, écrivain
CC : Tous Objet : « J’ai épousé un Casque bleu » et « Sur la guerre » de David Di Nota parus dans un même volume aux Éditions Gallimard lors de la rentrée d’hiver 2008. Pièce jointe : Aucune
Bonjour :
Je me permets de t’écrire ce mél ouvert parce que je suis tombé vendredi dernier sur ton volume dans une librairie du 6ème arrondissement de Paris. C’est le titre principal (« J’ai épousé un Casque bleu ») de ce volume qui a accroché mon regard. Tu penses : j’ai été Casque bleu moi-même, je me suis demandé ce que ma femme aurait peut-être dit de moi si, comme je l’avais envisagé sérieusement, je m’étais marié au début des années 2000 dans cette église catholique bâtie au sommet d’une pyramide aztèque au cœur du Mexique.
En ouvrant le volume, je constate que non. Ce récit est celui d’un fils d’un Casque Bleu, c’est le récit d’un fils qui cite sa mère parlant à ses amies de son mari : « Que voulez-vous, j’ai épousé un Casque bleu …». Je dis « récit » bien que tu ne catégorises pas ce premier texte. Quant au second texte, « Sur la guerre » », lui aussi non catégorisé, je le qualifierai, si tu le veux bien, d’ « essai ».
D’abord, « J’ai épousé un Casque bleu » ». Un récit donc, un récit déroulé par un narrateur qui semble te ressembler : probablement né en 1968 comme toi, un garçon qui a été étudiant dans les années 1990, un étudiant issu des classes aisées, un garçon plus intelligent et plus sensible que la moyenne sans doute. Ce narrateur raconte sa mère qu’il ne peut renoncer à aimer, ses petites amies dont il jouit parfois à leur insu, ses clones masculins qui discourent sur le monde sans y connaître grand chose, ses voyages initiatiques en Angleterre. Mais aussi et surtout son rapport difficile avec un père militaire qui est, notamment, parti en 1994 dans la poche de sécurité de Bihac (comme moi, « Marc Benda »). Le narrateur dispose d’un certain nombre de techniques pour tenter de chercher en vain le sens du désastre qui s’est passé là -bas : il dialogue sourdement avec son père, il l’emmène (convalescent d’un accident de santé) en pèlerinage en Bosnie ; il met en scène Albright, Chirac, Balladur. Et, même, ça m’a quand même fait curieux, des caporaux : un certain « Caporal Vattel » qui tient son journal, un autre caporal qui tue des chiens dans une base pour des raisons de salubrité publique, d’autres caporaux encore. Ça m’a fait quand même curieux de me retrouver personnagé comme ça. Si tu veux que je te dise, on devrait peut-être interdire la fiction aux écrivains.
Ensuite, « Sur la guerre » : un essai où tu nous expliques que tu as avorté d’un roman sur Srebrenica, que tu as décidé de chercher la vérité de l’action de la France dans les archives de nos ministères de la Guerre, que tu as repensé à Kant que lisait ta soeur, que tu aurais voulu que Conrad soit encore vivant pour qu’il nous écrive le roman des guerres yougoslaves. Surtout, mon cher frère aîné virtuel, dans cet essai tu explicites une thèse à double détente qui habitait déjà comme une basse continue ton récit : le désastre en question a une origine, l’humanitaire ; l’humanitaire a une origine, le refus de faire la guerre ancré chez les Européens de l’Ouest au milieu des années 1990. D’un point de vue esthétique, je crois que c’est là que tu es le plus fort : tu racontes tes errances dans les escaliers des administrations ignorantes, tu racontes un film de la BBC qui montre un casque bleu en chef devenir coupable d’inaction comme en direct live.
À mon retour, j’ai écrit un premier livre, un récit. Quelques années plus tard, j’ai écrit un roman. Et le récit et le roman avaient pour thème essentiel la vie française à l’heure des guerres yougoslaves des années 1990. Ensuite, après avoir étudié « l’humanitaire » à l’université (si une telle chose est possible), j’ai vécu et travaillé de longs mois dans une Bosnie stabilisée, chez les Croates, les Bosniaques, les Serbes. Ton livre est pour moi un miroir à deux faces qui je l’espère fera avancer ma réflexion. Mais la vérité, c’est que je t’écris ce mél parce que je voudrais te reparler des chiens tués dans les bases pendant que les massacres se déroulaient et que nous ne faisions rien. Tu décris un caporal qui, bored, prend son fusil et entreprend de tuer un chien. Tu décris l’exécution du chien en détails. Tu décris ce qui se passe dans la tête du caporal et ce qu’il pense de sa journée. Tu dis avoir trouvé cette anecdote dans un témoignage que j’ai co-écrit, « Paris-Bihac », et tu dis ne pas avoir de raison de douter de notre témoignage sur ce point. Alors, je voudrais que tu me fasses confiance sur un autre point. S’il y a une chose dont il faut se méfier, c’est des mots. À la fin de ton essai, tu affirmes qu’il y a trois chapitres dans l’histoire du désastre européen du XXème siècle : le nazisme, le stalinisme, l’Idée régulatrice de paix. Tu vas jusqu’à parler du nécessaire art de la guerre, art qui serait à l’origine de la civilisation. Moi, cher frère né avant moi, je me permets de te dire avec tout le respect que te dois : Méfie-toi. Ces dernières années, sur d’autres continents, j’ai participé à des opérations de transition issues d’opérations tout ce qu’il y a de plus guerrières. Rien ne dit que nous ne sommes pas en train d’écrire un autre chapitre. Et si c’est le cas, très cher frère aîné né en 1968 : tout ce que je te souhaite, c’est que ta femme parle de toi avec tendresse devant tes enfants.
Fraternellement,
Marc

Commentaires
1. Le jeudi 10 janvier 2008 par claude doglio alias charlie q alias etc
2. Le jeudi 10 janvier 2008 par Les Seds
3. Le vendredi 11 janvier 2008 par david di nota, écrivain
4. Le samedi 12 janvier 2008 par Marc Benda
5. Le dimanche 13 janvier 2008 par david di nota
6. Le dimanche 13 janvier 2008 par david di nota
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10. Le mercredi 16 janvier 2008 par david di nota, écrivain
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12. Le jeudi 17 janvier 2008 par Voltarine
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