"Et là, surprise, j’ai été reçu comme un prince. Cyril DG, le directeur de Chronicart dont j’ai dit en filigrane que je le connaissais sans étaler parce qu’une pudeur ridicule m’en a toujours empêché, que ce soit là, chez la Fêlure, ou sur d’autres blogs, m’a accueilli comme si nous ne nous étions jamais quittés. J’ai voulu partir aussitôt, alors qu’il me menait dans l’arrière-salle réservée aux quelques happy few, dont Angie David ou Arnaud Viviant que je regardais avec des yeux ronds comme les soucoupes de David Vincent. Angie aussi, remarquez. Mais j’ai un goût sûr (je ne suis pas le seul.) Et là, comme si la Nature nous avait fait amis l’un de l’autre, nous avons parlé.

Léo m’entretenait de Duras, Blanchot, Aury, ces gens qu’en cachette j’admire et dont j’ose à peine parler ici tant ce sont pour moi des mythes. Deleuze, bien sûr. Fromanger. Evidemment, Cyril s’en est retourné s’entretenir avec ses amis. Et j’ai parlé avec Léo de tout et de rien. De la maladie, de la psychiatrie. De tout. En si peu de temps. J’avais envie de pleurer tant j’étais enfin dans mon élément. La littérature. Jamais dans mes rêves les plus fous je n’aurais imaginé que cela pût ainsi se produire. J’étais un peu le héros de la soirée, ainsi ai-je voulu le croire. Chacun de la maison avait lu mon blog. Il n’y avait aucune empathie, ce que j’aurais détesté. Non, quelque chose de supérieur.

Rien ne m’a fait oublier mes soucis d’écrivain, bien entendu, parce que rien n’est trop mirifique pour toucher à ces moments où l’on se penche sur soi-même. Mais ce n’était aucunement le but de cette soirée à laquelle j’avais fermement décidé de ne pas me rendre. Parce que point. Parce qu’on est un peu con, quand on est écrivain. Parce qu’on ne se laisse pas avoir. Pourtant, l’émotion m’étreignait. J’étais au martyr et heureux. Dragouiller de droite et de gauche, sans objectif. La population n’était pas vraiment comme il sied, mais je m’en suis fichu comme d’une guigne. Nous avons parlé de sa famille, de sa femme. Que ce soit avec Léo ou avec Cyril.

Cyril m’a reproché mon manque d’allant quand j’avais évoqué son aventure dans Chronicart, son exigence. C’est peut-être, en dehors de toute autre considération absolument, résolument annexe, ce qui nous lie. Une volonté de fer. Et de faire. J’ai eu honte de repartir avec un numéro du magazine, pour dire à quel point je suis dans le dehors de ces échanges matériels. Ce qui m’a le plus donné de plaisir, et Dieu sait si le plaisir m’est souvent étranger, c’est d’être reconnu non pas pour ce que je suis, mais pour ce que j’écris. Pour ce que je produis. Il serait vain de se cacher derrière son petit doigt en feignant d’ignorer que tellement de points nous réunissent qu’il était impossible que nous ne nous entendions pas, Léo et moi.

Mais il faut se figurer ce qu’est un homme comme lui pour l’écrivain que je suis. Le nombre de gens qu’il a fréquentées. Ce sourire entendu sous ses lunettes d’écailles noires à propos de Maman qu’il se propose d’appeler pour lui dire qu’il s’agirait de me laisser exprimer ce dont j’ai envie réellement. Cyril d’insister par derrière, continue, ne laisse surtout pas tomber, sois vaillant (c’est moi qui en rajoute.) En bon réactionnaire que je suis, que je resterai jusqu’à mon dernier souffle, je fus ému d’apprendre que Cyril a épousé la jeune femme qu’il aimait à l’époque. Il en a aujourd’hui deux enfants. Nous ne sommes pas du même milieu social, mais nous avons exactement les mêmes résolutions face à la vie.

C’est difficile d’être ébranlé, d’accepter surtout, de l’être, quand on fréquente tant de médiocrité au dehors. Juan Asensio a beau dauber sa haine parfois fascinante sur Chronicart, je lui dis avec douceur qu’il a tort. Ce sont de ces gens que viendra une nouvelle forme d’évolution sociétale, pas de révolutions qui finissent mal. Ces mauls de résistance qui ne sont assurément pas incarnés par Bayrou, mais par ces petites entreprises chacune spécialisées dans leur domaine et qui obligent les autres de suivre dans l’expression d’une qualité. Surtout, ce qui me fait doublement plaisir, c’est de ne pas avoir eu tort. De ne pas avoir écrit de bêtises. D’avoir eu cette intuition, dès la naissance du site, que là était peut-être déjà le salut de la médiocrité à venir.

Je me lance rarement des fleurs, je suis d’un pessimisme absolu, tranché, vif, et de cela, tout le monde s’accorde. Peut-être est-il temps de prendre le haut de la violle et de tourner les poinçons pour détendre les cordes de mon instrument. C’est à eux qu’il faut rendre hommage, à eux qu’il est normal de dire merci, parce qu’ils ont tous, chacun dans leurs étiages, une idée haute de la littérature. Je ne saurai jamais si je serais digne des mots qui ne furent jamais des éloges, je tiens de le préciser et je leur en sais gré. C’est à cet aûne que je veux être jugé. Sur un autel où la complaisance n’est pas de mise. Où l’amitié, quand elle s’exprime pleinement, dit ce qui est et n’est pas. Beau. Ou pas."