mardi 13 novembre 2007
217. La vie à l'envers d'Alain Jessua.
Par Léo Scheer, mardi 13 novembre 2007
Je reprends ici le remarquable billet de Libr-critique sur cette oeuvre qui me hante depuis quarante ans et que j'ai pu enfin publier cette année dans ce livre/DVD.
"UNE METAMORPHOSE
On commencera par une réflexion sur l’acte même de mettre à la disposition du public un texte inédit qui date de la même époque qu’un film devenu inaccessible (1964), c’est-à-dire en pleine période avant-gardiste. Ce qui apparaît comme une nécessité éditoriale présente également un intérêt artistique : non pas qu’il s’agisse de faire découvrir un chef-d’oeuvre, comme le claironne la quatrième de couverture, puisqu’à l’évidence La Vie à l’envers ne saurait accéder à l’ inactuel ; la valeur de ce diptyque est plutôt d’ordre historique, liée à ce qu’elle nous apprend sur une modernité datée.
☛ La Nausée
Jacques Valin, le héros/antihéros de La Vie à l’envers, apparaît assez vite comme un avatar d’Antoine Roquentin : cet homme seul bénéficie en effet des mêmes apanages, l’extralucidité et l’humour pince-sans-rire. S’il est lié à Viviane, cover-girl élue Miss Camembert (sic !), qu’il finit par épouser pour lui faire plaisir et "avoir la conscience tranquille", il est si peu dupe qu’il est capable de ce genre de remarque à froid : "Qui sait, je l’ai peut-être épousée à cause de ses pieds ?" (p. 32) ; que, tel Roquentin face à Anny, il refuse d’entrer dans son jeu, la démasquant et la réduisant à une surface lisse de pin-up : il la voit s’agiter "comme une marionnette avec son chapeau sur la tête, dans son grand numéro de femme jalouse" (64) ; et même après sa tentative de suicide, il la jauge avec détachement : "C’est vrai, Viviane était guérie. Elle se peignait les ongles des pieds" (79). Au reste, lui qui ne comprend rien à "la poésie du petit moineau et du saule pleureur" (34), comment pourrait-il ne pas être agacé par les "cris d’oiseau" de sa compagne ? Cet esprit critique s’exerce naturellement à l’encontre de ce rite social qu’est le mariage : "Le nombre de trucs qu’on peut vous proposer dès que vous allez vous marier : la photo de famille, la batterie de cuisine, la vaisselle, les couches du futur lardon. C’était à se demander si on n’allait pas vous vendre par mensualités une méthode de copulation sans douleur" (21). Et naturellement cet humour s’applique à des cibles extra-conjugales. Son ami Paul : "Même dans la vie, il ne descendait jamais tout à fait de son trapèze" (39). Sa mère : "Ce n’était pas une excellente comédienne mais elle avait de très bons moments" (99)."
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