203. Les nouveaux blessés de Catherine Malabou.
Par Léo Scheer, dimanche 4 novembre 2007 :: #203 :: rss
Demain, c'est lundi, donc "c'est théorie", la reprise des séances de "Fresh" à l'espace Paul Ricard. Catherine Malabou participera à cette séance. En attendant, je suis plongé dans son nouveau livre : "Les nouveaux blessés. de Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains." chez Bayard. A l'origine de ce travail, il y a deux motifs d'ordre personnel, le premier : la maladie d'Alzheimer de la grand-mère de l'auteur.
"Ce n'était pas une personne diminuée qui était devant moi, la même femme un peu plus faible qu'avant, amoindrie, abîmée. Non, c'était une étrangère, qui ne me reconnaissait pas, qui ne se reconnaissait pas elle même parce qu'elle ne s'était sans doute jamais rencontrée. Derrière le halo familier des cheveux, le ton de la voix, le bleu des yeux, perçait, phénomène ontologique bouleversant, la présence absolument incontestable de quelqu'un dautre.
Le choc ressenti par la philosophe devant cet "absentement" fait naître une question : "Se pouvait-il donc que le cerveau souffre?"
Puis les autres questions qui s'enchaînent:
"Se pouvait-il que cette souffrance se manifeste sous la forme d'une indifférence à la souffrance? D'une impossibilté de la souffrance de revenir à soi? Se pouvait-il qu'il existe un genre de souffrance qui crée une identité nouvelle, l'identité inconnue de l'inconnu(e) qui la souffre? Et se pouvait-il que la souffrance cérébrale soit cette souffrance là ?"
Le second motif personnel de ce travail, dont l'auteur découvrira plus tard qu'il est lié au premier, est une modification de son rapport à la philosophie. Catherine Malabou se consacre depuis des années à l'élaboration théorique du concept de "plasticité" à partir de Hegel et en élargissant son champ d'investigation jusqu'aux neurosciences où il joue aujourd'hui un rôle central. Lors d'une conférence devant un parterre de psychanalystes qui lui objectèrent sa méconnaissance de Lacan "qui avait tout dit", elle poursuit son questionnement :
"Se pouvait-il précisément que la psychanalyse n'ait pas tout dit au sujet de la souffrance psychique? Se pouvait-il qu'elle ait ignoré en particulier la souffrance cérébrale et, avec elle, la dimension à la fois émotive et émotionnelle du cerveau?"
L'auteur évoque alors ce passage de la "Recherche" de Proust : "...La faculté d'assister brusquement à notre propre absence" et elle écrit " J'ai compris bien trop tard que la tendresse aurait été la seule réponse. Que l'incohérence du comportement et l'indifférence visible de ma grand-mère étaient aussi des réactions au choc de l'hospitalisation."
Ceci la conduit à un constat d'impuissance : "Mais je ne savais rien et mes livres ne m'ont été d'aucun secours. La philosophie, plus encore que la psychanalyse, était muette. Aucune des versions métaphysiques de la fuite hors du monde n'est susceptible de nous aider à comprendre la désertion des malades cérébraux."
Ce désarroi conduit la philosophe à un retournement qu'elle applique habituellement à ceux dont elle fait la relecture :"Je n'ai peut-être travaillé sur la plasticité que pour tenter d'approcher un jour conceptuellement le type de souffrance psychique qu'avait éprouvé un être bien aimé, souffrance contre laquelle je n'avais rien pu faire, et au sujet de laquelle toutes les catégories d'analyse qui étaient à ma disposition s'étaient révélées impuissantes."
C'est là qu'intervient le "basculement épistémologique", une sorte de retournement copernicien, qui concerne à la fois le concept de "plasticité" et l'ensemble des corpus de la philosophie occidentale, de la psychanalyse et des recherches sur le cerveau :
"Se pouvait-il qu'il existe dans le cerveau une plasticité destructrice, double sombre de la plasticité positive, constructrice et modulatrice des connections neuronales? Se pouvait-il qu'une telle plasticité se forme par anéantissement de la forme?"

Ceci est le début de son préambule; va suivre un plan d'action très précis. Ce que j'aime le plus dans l'approche de Catherine Malabou, c'est, en la lisant, la sensation que j'ai toujours, d'observer un champ de bataille, où, devant une question philosophique qui pourrait plonger certains dans la plus profonde somnolence, elle se place à la tête d'une armée de concepts, et, tel Bonaparte au pont d'Arcole, elle lance la charge.
Si la Bataille de la "Plasticité destructrice" vous intéresse, je vous raconterai la suite dans les prochains épisodes.

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1. Le dimanche 4 novembre 2007 par joséphine
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36. Le lundi 5 novembre 2007 par Stubborn
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