Les foules sont, en tous lieux, désolantes. A Venise, elles sont, de plus, une occasion de s’humilier, de se déplaire, dont on aurait bien voulu, pour une fois, être épargné. On marche au hasard au milieu des reflets de l’eau sur la pierre, dans un silence à peine frémissant, à peine entrecoupé par les moteurs de bateaux et les cris de différentes sortes d’oiseaux (mouettes, goélands, martinets, moineaux, gondoliers…), on se livre à des activités agréables et douces, toutes choses disposant à une humeur pacifiée, débonnaire (je n’ose, ici, écrire « sereine ») ; soudain, comme on tourne au coin d’une ruelle, on leur tombe dessus : les touristes, les grappes de types en shorts, avec leurs tee-shirts criards, leurs sacs à dos, leurs bouts de pizzas dégoulinants de graisse, et leurs cris, leurs affreux rires, toute la panoplie de l’homme rassemblé, fondu en son troupeau ; c’en est fini de la paix, le débonnaire fait place au grincheux, à l’atrabilaire, plus de délices ni de douceur, mais la honte de retrouver en soi mesquinerie et ressentiment. « Revenons parmi les hommes, recommençons à haïr », comme disait à peu près Montherlant. Il faut, en général, beaucoup d’usage de soi et des choses pour se tirer des situations pénibles. C’est vrai, en particulier, de Venise.

Sauf qu’en l’occurrence c’est plus simple : il suffit de fuir, et de fuir dix mètres, pour dissiper le cauchemar. Prenons la Strada Nova (la principale artère commerçante – masques en plastique et McDos) : toute ruelle perpendiculaire est vide et mène à des parallèles vides ou débouche, peu au-delà, sur des quartiers vides, qui souvent sont les plus beaux (le Ghetto, les grandes fondamente de Canaregio).
Ce phénomène, dont j’ai pris l’exemple le plus évident, se reproduit partout dans la ville. La foule est comme drainée dans des conduits et à tout moment de l’année, de la semaine et du jour on peut lui échapper le plus facilement du monde. Et pourtant, la foule reste foule, ne se disperse pas, on avance seul, ou quasi, muni de ce secret qui n’en est pas un, dans la grâce retrouvée de Venise. Ont-ils peur ? Il est vrai que Venise intimide. Elle ne ressemble à rien. On s’y perd. Les gens s’accrochent à leurs plans, mais les plans de Venise sont indéchiffrables et, pour la plupart, fautifs (« tiens ! c’était une impasse ! »). Un autre secret de son bon usage, secret lui aussi à la portée de la main, est qu’il faut déchirer son plan et aller au hasard. Mais, encore une fois, ils semblent avoir peur. A moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de pudeur. Parfois, quand la beauté éclate de toutes parts, on n’ose se montrer. Ou peut-être préfèrent-ils, après tout, leurs chauds petits groupes aux risques de l’inconnu. Je ne sais. Je constate.