Relisant ma note du Zitelle, je me faisais la réflexion que notre métier est étrange. Pendant des semaines ou des mois je m’occupe de la musique d’un texte, de son rythme, de sa densité, que sais-je ?, puis de la conjugaison de ses verbes, de la propriété de son vocabulaire ou de la pertinence de ses virgules. Tout cela, à la lettre, n’est rien. Il suffit de lire certains des livres de nos chers confrères pour comprendre que tout le monde s’en fout. Surtout, quand bien même les anges, réunis dans le ciel, chanteraient sans relâche la gloire de la réécriture et de la correction, je ne parviendrais, en m’acharnant sur un texte, qu’à modifier de l’encre dans de l’encre, qu’à noircir (ou rougir) un peu plus une page, la réalité, cette chose tangible et délectable parce que telle, restera, intouchée, virginale, tranquillement au loin. Rien ne sera changé. Laure ou Julia enverront, avec grâce et fébrilité, quelques fichiers informatiques en Bourgogne, ce qui déchaînera là-bas un vrombissement métallique, et je serai libre. Ce long, cet épuisant travail (dont on se demande toujours comment on s’y est pris pour le mener à bien, tu as raison, Julia – note aux lecteurs : Julia a toujours raison) rencontrera enfin un peu de matière (des forêts entières, ravagées, dirait mon ami E. M.), et je n’aurai plus à être là. Mieux vaut que je boive un spritz à deux ou trois euros en regardant passer les bateaux et (me retournant) les étrangers, je ne sers plus à rien. Bientôt, des camions sillonneront la France ; moi, j’observerai une mouette planant au-dessus du canal de la Giudecca. Il suffit que mes projets prennent corps pour que je puisse m’éclipser : tel est mon privilège, et telle est ma misère. (L’une de mes misères : mes amis auront rectifié.)