Le dernier numéro de la revue bouclé, envoyé à l'imprimeur sans retour, je me suis retrouvé, le lendemain, dans un avion, puis à la proue d'un bateau, comme l'a révélé Julia, puis, roulant ma valise sur des pavés inégaux (tintamarre éprouvant pour qui arrive dans une ville qu'il croyait, malgré tout, à peu près à l'abri de la vulgarité et qui l'était sans doute, jusqu'à lui), dans la rue, le long des canaux. Et me voici devant une porte, regardant à l'étage les volets clos. Pendant ce temps, en Bourgogne, non loin d'Auxerre, d'incompréhensibles machines reproduisent mille cinq cents fois les retrouvailles d'Antoine et Cléopâtre dans la campagne française, l'offrande de la pomme de terre, le match Bastia-Eindhoven, mes conversations de la semaine dernière avec les chers Jean-Laurent Cochet et Jean-Luc Jeener; bref, le numéro 31 de La Revue littéraire, consacré aux gens de théâtre, qui sera en librairie, via la Bourgogne, le 10 juillet. Il est amusant de faire de la retape à l'étranger, au milieu d'indifférents, avec son petit stylo.
Car j'écris avec mon stylo, assis à une terrasse au bord de l'eau. Vous ne voudriez quand même pas que j'aille m'enfermer dans un cyber-café pour vous écrire? Je vous aime beaucoup, mais pas à ce point. Quand je lève les yeux, un bateau passe, petit, gros, rouillé, rutilant, une barque, un vaporetto vide, un vaporetto bondé, qui semble près de couler, qui résiste, un yacht, un paquebot. Derrière moi des gens défilent en cohortes, bourdonnant dans des langues inconnues (quand j'entends du français, je me recroqueville ; je ne suis pas ici pour me livrer à des effusions patriotiques). Entre les deux, une petite feuille tachée par l'eau dont dégouttent les verres glacés, et que je recopierai demain, si Dieu me prête vie. Je suis au Snack Zittelle, sur la Giudecca, d'où l'on a la plus belle vue du monde pour trois euros le spritz, ce qui est dérisoire, vous en conviendrez. De surcroît, il n'y a personne. Les touristes s'agglutinent sur l'autre rive, pestant contre la foule, et me laissent en paix. Que feriez-vous à ma place ? Vous n'écririez pas le brouillon d'un blog. Permettez-moi de donc de disparaître.