Nouveauté de la semaine : vous disposez désormais d'un outil plus complet pour nous adresser vos manuscrits.
Pour accéder à ce nouvel outil et nous envoyer dès aujourd'hui vos manuscrits, cliquez ici.
Ce formulaire vous permet de présenter votre manuscrit de façon bien plus complète, vous pouvez notamment préciser le genre de votre projet d'écriture (roman, essai, théâtre, etc.), proposer une quatrième de couverture, mais également un extrait de votre texte. Enfin, en complément du fichier numérique de votre manuscrit, vous pouvez joindre à votre présentation un projet de couverture ainsi qu'une photo d'auteur.
L'ensemble de ces informations sera alors accessible au comité de lecture consultatif des éditions m@n.
La plateforme m@n est un dispositif fermé, réservé aux abonnés, qui payent 15€/an pour en être membre et pouvoir accéder à son système d'édition participative. Cette plateforme n'est donc pas accessible gratuitement à tous les internautes et ce qui y circule est réservé aux abonnés.
Je dirige deux entreprises distinctes : les ELS (Editions Léo Scheer), maison d'édition classique et m@n, système tourné vers la mutation de l'édition des manuscrits à l'ère numérique.
Les ELS, s'adaptant au nouvel environnement technique et économique de l'édition, ont réduit leurs charges fixes et ne comptent plus que trois salariés : Angie David, responsable éditoriale, Laure Bouchayer, chef de fabrication et Julie Machado responsable de la gestion.(Vous trouvez leurs coordonnées ici, sur la page d'accueil de notre site.)
Les ELS continuent cependant à recevoir environ 5.000 manuscrits par an qu'il est devenu impossible de traiter dans une formation aussi réduite. J'ai donc décidé, il y a un an et demi, de ne plus recevoir que les textes envoyés sous forme de fichier numérique (PDF ou Word) et de refuser les manuscrits papier. J'ai, par ailleurs, adopté le groupe formé par les membres de m@n (qui dépassent actuellement les 300 adhérents), comme Comité de Lecture Consultatif des ELS, chargé de lire, de commenter et, finalement, d'établir une première sélection parmi les textes que nous recevons.
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Jusqu'à présent, les informations demandées sont trop rudimentaires pour créer un "moteur de recherche" permettant de "naviguer" au milieu de centaines de manuscrits. Pour y arriver, je suis donc en train de réfléchir, avec notre webmaster, Tony Lesterlin, à un nouveau formulaire accompagnant les manuscrits qui nous sont envoyés.
Je serais heureux d'avoir vos réactions à ce sujet et voici le mail que j'ai envoyé à Tony ce matin :
Réécoutez l'émission "Les Nouveaux chemins de la connaissance" diffusée vendredi 17 mai sur France Culture avec pour invité Jean-Clet Martin, philosophe et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie de Paris, enseignant en terminale, et auteur de l'Enfer de la philosophie.
Une Méditation apocryphe autour de son analyse d’ "Une Sale histoire" de Jean Eustache
par Véronique Bergen.
Mon orgueil s’est coloré avec la poupre de ma honte
Jean Genet, Journal du voleur.
Le cinéma est un générateur d’idées traduites dans un dispositif d’images et de sons dont la grammaire repose sur le cadre, le plan et son mouvement, le montage. Le film Une Sale Histoire de Jean Eustache s’articule autour d’une idée que Laurent de Sutter déplie en toutes ses conséquences : celle du trou. Une Sale histoire sort en 1977, cinq ans après La Maman et la putain, quatre ans avant le suicide du réalisateur. Ce film conçu sous la forme d’un diptyque décrit l’aventure d’un homme qui observe le sexe des femmes depuis un trou placé dans les toilettes d’un café. Auteur d’essais puissants, autant audacieux que singuliers (notamment Pornostars. Fragments d’une métaphysique du X, Contre l’érotisme, Deleuze. La pratique du droit), Laurent de Sutter déroule pas à pas le séquençage génomique du film qu’il distribue en cinq méditations métaphysiques. Le geste de l’auteur ne vise ni à produire une lecture, une traduction philosophique des images ni à déchiffrer ce qu’il y aurait derrière l’image mais à mettre au jour la pensée que le film met en œuvre. À savoir une pensée, une théorie (au sens étymologique du terme, “theoria” comme “vision”) du trou. Les six Méditations métaphysiques de Descartes sont retournées comme un gant, perverties. De six, elles passent à cinq, soustraction du trou oblige.
Déroulant avec une implacable rigueur le fil d’Une Sale histoire, dépliant les séquences du film, Laurent de Sutter exhume le traité ascétique et déconstructif qui les sous-tend. Son propos se tient à ras du visible et part de la catégorie deleuzienne de l’épuisement. Exit les biographèmes, le contexte, si ce n’est cette phase d’épuisement que traverse Jean Eustache après La Maman et la putain, un épuisement que Laurent de Sutter nomme désêtre et qui culminera dans le suicide du réalisateur en 1981. Le premier axiome sur lequel repose l’édifice argumentatif de Théorie du trou s’énonce comme suit : toute création engage une lutte contre l’épuisement. Une Sale histoire acte précisément ce pari contre le désêtre. Le film montre une initiation déceptive, une initiation au trou qui implique une traversée du monde des apparences, des leurres et l’accès à la vérité que le monde de la frime occulte. La tentative métaphysique et éthique revendiquée est celle de l’échec hyperbolique : s’élançant dans une embardée perverse, le narrateur (le comédien Michael Lonsdale dans la première partie, un ami d’Eustache, Jean-Noël Picq dans la seconde) s’escrime à descendre dans les bas-fonds de l’être et fait l’épreuve de l’humiliation. Au fil d’une quête qui tient autant d’un programme méthodique que d’une pulsion inconsciente, le narrateur consent à abandonner le monde d’en haut, banal, codé du café pour se livrer à l’observation compulsive du sexe des femmes. Ce voyeurisme au-delà du voyeurisme exige de prendre une posture corporelle d’abaissement : se mettre à genoux, en position de prière musulmane, le visage écrasé sur le sol maculé d’urine afin d’avoir l’oeil collé au trou, l’oeil collé au sexe des femmes dont les toilettes jouxtent celles des hommes.
Dans ce “bildungsfilm” où le narrateur fait l’apprentissage du trou, les étapes offrent une fausse allure de dialectique platonicienne, laquelle se verra renversée, radicalement subvertie. Si le dispositif scopique et épistémologique est en apparence celui du mythe de la caverne chez Platon (division entre le monde des ombres, du faux où les hommes s’enlisent et le monde des Idées indexées sur le vrai), sa distribution topologique et sa leçon en prennent le contrepied. Certes, comme chez Platon, la sphère illusoire de la caverne est le monde du dehors où l’on vit, prisonnier de l’erreur. Cependant, le lieu du vrai se situe non pas dans les hauteurs des Idées mais dans les bas-fonds d’une abjection plus proche de Genet que de Bataille. Le flash de la vérité n’élève pas vers les hauteurs mais se conquiert dans les remugles des toilettes. Quitter la caverne et sa duperie, c’est descendre vers la fange, vers la région souterraine des W.C. : l’époptie platonicienne est topologiquement inversée. Comme chez Platon, le narrateur qui revient dans la caverne afin de transmettre l’épreuve du vrai qui l’a dessillé est rejeté, dès lors que son message est précisément ce que le monde de la frime veut reléguer dans l’ignorance. Mais, chez Eustache, dans le chef même de “l’initié”, la position devient intenable : d’une part, résider auprès du trou, vivre à hauteur de la vérité du trou comme vérité du monde est invivable, sous peine de sombrer dans la folie mais, d’autre part, revenir parmi les hommes et faire comme si l’expérience de l’humiliation et sa leçon aléthique n’avait jamais eu lieu est impossible. Le parcours initiatique est frappé de désenchantement, d’une teneur antimétaphysique. En deux points, il prend Platon à rebrousse-poil : primo, il n’y a pas d’accès à la vérité sans passage par l’humiliation (alors que chez Platon le vrai est déconnecté de la nécessité de s’abaisser, de ruiner son soi), secundo, loin de libérer, d’émanciper, de doter l’impétrant d’un gain spéculatif, d’un surcroît cognitif, la vérité rend fou.
L’existence du narrateur a basculé à cause d’un trou dans les toilettes, d’une cavité qui métaphorise l’origine du monde. Au principe de l’état de choses, ce trou ne vaut qu’à être tenu secret, qu’à être occulté dans l’inconscient collectif. À partir du moment où l’homme se résout à adopter une position dégradante à ses yeux, celle dite de la prière musulmane, il fait l’épreuve d’un accès au vrai, à savoir la vision directe, sans fard, nue du sexe des femmes, véritable ptyx qui se noue à l’oeil de l’homme jusqu’au court-circuit des deux organes, l’oeil devenant “un sexe qui voit”, “le sexe un oeil qui jouit”. Le cours normalisé de l’existence, le monde d’en haut, du café cesse alors d’exister, de valoir. Seul importe le traité tiré du trou, la découverte atterrante et sans issue de la corrélation entre beauté plastique de la femme et hideur du sexe, et inversement entre laideur féminine et splendeur excitante de son sexe. Chiasme qui bouleverse le rapport à l’autre, à l’érotisme et annule les faux savoirs antérieurs.
On dira que le statut que Laurent de Sutter réserve au trou se situe quelque part entre la case vide de Lévi-Strauss et l’objet a de Lacan. Le trou sous la porte qui permet de voir la béance féminine s’offre en effet comme la case vide autour de laquelle et grâce à laquelle la structure se meut, il se présente comme le point de réel, l’objet petit a qui n’est viable qu’à être relayé par l’imaginaire et le symbolique. Demeurer dans un face-à-face avec ce point de réel sans dehors précipite dans la folie. Si le monde est un cache-sexe, un écran qui protège du trou, s’il dresse une scène de faux-semblants qui ne veut rien savoir du trou en sa nudité, c’est parce que le réel obscène n’est supportable que filtré, médiatisé et drapé dans le leurre. Le monde est infidèle à la vérité qui le fonde et le sous-tend, à savoir la vérité du trou que ne fréquentent que la tribu des ratés et des pervers, voyageurs frénétiques du monde des latrines.
Lorsque, gros de l’enseignement tiré de sa fréquentation assidue des toilettes, le narrateur revient parmi les hommes, il attend que sa parole soit performative, il escompte une mutation des êtres, une libération que les femmes pourraient enclencher en exhibant la vérité qu’elle porte en leur sexe. Il subit un nouvel échec : principales artisanes de la frime, les femmes font semblant d’accepter de s’exhiber mais refusent d’être regardées par et dans leur seul sexe qui est le tout de la vérité. Leçon d’Une Sale histoire : les femmes ne veulent rien savoir du trou ni de la vérité qu’elles sont. Le non-rapport sexuel théorisé par Lacan est ici attesté. La non-rencontre entre désir de l’homme et désir de la femme est irrelevable.
Avec un extrême brio, une déduction froide de serial killer qui dépèce les clichés et les pseudo-concepts, Laurent de Sutter déploie l’architecture idéelle, formelle du film que Jean Eustache place sous l’angle d’une division absolue, tranchée, celle entre hommes et femmes. Cette première division, sexuelle, de genre, est redoublée en une partition à nouveau étanche, celle entre observant et observée, entre activité et passivité, prédateur oculaire et proie offerte (dévorée du regard sans qu’elle le sache). Hommes et femmes font l’objet d’une appréhension métonymique : l’oeil condense la position masculine tandis que le sexe résume la position féminine. Il y aurait lieu de prolonger la pensée radioscopique de Laurent de Sutter afin de questionner la division sexuelle initiale, la répartition du masculin et du féminin, l’assimilation du premier à un œil obsédé par l’autre sexe et de la seconde à un sexe béant. Et de creuser dans le même mouvement la raison, le pourquoi du caractère intenable de la vérité. En quoi la vérité du trou est-elle invivable ? D’où vient la nécessité de médiatiser, d’occulter la vérité sous les puissances du faux ?
L’enchaînement déductif que déroule Laurent de Sutter se décline selon une logique imparable. In fine, les cinq méditations que montre le film achèvent d’éconduire, de ruiner Platon et Descartes. Travaillant sur les formes, sur l’épure formelle qu’Une Sale histoire produit, l’auteur la condense en cinq thèses :
1. Il n’y a pas de plaisir sans peine (tirade liminale du film) : voir le sexe de la femme est sous condition de s’agenouiller dans l’urine.
2. La vérité du monde est celle du trou.
3. Habiter cette vérité est insupportable, mène à la démence.
4. Faire sortir les hommes de la caverne des faux-semblants est exclu, frappé d’impossible.
5. Reste l’expérience de la jouissance sur fond de bassesse et d’humiliation. Une jouissance qui n’est jamais hygène et dont le nom est perversion.
Ainsi se boucle le pentateuque pervers.
“La jouissance est toujours perverse – tout comme celui qui part en quête de jouissance ne s’y lance jamais qu’au nom d’une forme singulière de perversion (...) Malgré son urbanité (ou plutôt : grâce à elle), le narrateur d’Une sale histoire est donc un grand pervers sadique — comme ses auditrices l’ont bien compris, mais comme elles refusent de l’accepter. Son dandysme est un dandysme de la cruauté, qui manie la vérité comme un fouet dont il se bat lui-même, pour mieux blesser les autres”.
La posture de la perversion est celle qui joue à fond l’affrontement sans issue de la loi du trou et de la loi du monde en les poussant à leur dérèglement.
Au terme de cette magistrale dissection anatomique sous le scalpel de Laurent de Sutter, les six méditations cartésiennes volent en éclats.
Au doute constructif, fût-il hyperbolique de la première méditation fait place la quête addictive d’une échappée dans les bas-fonds.
Au roc indubitable du cogito (2ème méditation) succède la ruine du soi dans un avilissement non masochiste.
À la preuve de l’existence de Dieu a posteriori, par les effets (3ème méditation) fait place l’anti-preuve de ce qui est.
À la distinction du vrai et du faux (4ème méditation) se substitue la folie du vrai qui est puissance du laid, de l’obscène, du sordide.
À la preuve a priori, par la cause de l’existence de Dieu, à la fameuse preuve ontologique (5ème méditation) fait place le déchet du trou.
À la validation du monde extérieur, à la division entre corps et âme (6ème méditation) s’oppose l’exercice de la perversion comme sécession par rapport à la raison sociale, assomption de la pornographie comme illimitation des possibles sexuels.
Si Théorie du trou prend l’allure d’une dissection anatomique, c’est au sens où, en découpant phase par phase Une sale histoire, en procédant à son analyse clinique, Laurent de Sutter rend vivante l’Idée latente, cachée du film. Serial killer d’un genre très spécial, il donne, fait jaillir la vie au lieu de l’ôter.
Ce dandysme de la cruauté dont Laurent de Sutter est le prince, on ne le savourera qu’à laisser aller la loi jusqu’au point où elle n’est plus que jouissance de son infondement. Dans cette brèche le suivront ceux et celles qui s’aventurent au-delà du semblant.
Mieux qu'un petit billet dans "Le Monde des livres" que personne n'aurait vu, voici une pleine page, bien visible, signée par l'auteur de la Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule, Hélène Maurel-Indart, dans journal quotidien Le Monde, lui-même.
Plagiat : les nouveaux faussaires
Par Hélène Maurel-Indart
Professeur de littérature française du xxe siècle à l'université de Tours.
Que sont les auteurs devenus ? Authentiques signataires d'une oeuvre, créateurs d'une pensée qui fait modèle de référence pour le citoyen, pour l'homme, en quête de repères, dans un monde mouvant et complexe. Naguère, on avait son Sartre ou son Foucault pour guider sa conscience. On pouvait se caler sur une pensée qui fasse sens. Aujourd'hui, les nouveaux faussaires des oeuvres de l'esprit semblent avoir envahi le marché du livre.
L'affaire de plagiats commis par Gilles Bernheim – qui était alors le grand rabbin de France – n'est qu'un exemple d'une pratique devenue courante. L'affaire serait assez banale si elle ne concernait un chef religieux – donc une autorité morale – tenu, comme tout responsable d'un culte, à un devoir d'exemplarité. En l'espèce, c'est moins l'égarement d'un homme – probablement piégé par un scribouillard peu scrupuleux – qu'un type d'imposture intellectuelle bien identifiable qu'il faut dénoncer : le nom d'auteur vaut marque ou label, plutôt que caution intellectuelle. Le plus souvent s'enchaînent la fraude, le mensonge, le mea culpa et la récidive.
Prenons un peu de recul : au sein de la société civile, les titres, les diplômes et les publications de référence devraient être autant de garanties d'une certaine légitimité ; ces critères de compétences, ces brevets du savoir, délivrés par les institutions de la République, permettent l'accès à nombre de postes à responsabilité, davantage réservés aux hommes qu'aux femmes d'ailleurs. Jugés par leurs pairs, qui leur délivrent leur sésame d'entrée, les tenants de tels titres adoubent à leur tour les impétrants. Ainsi se tisse le maillage serré d'une société en partie fondée sur le principe méritocratique et sur une légitime répartition – encore imparfaite – des fonctions et des places selon des compétences reconnues. La pratique du plagiat dans le domaine éditorial ou universitaire est l'une des causes de l'enrayement d'un système fragile qui repose sur le respect d'une déontologie, en matière de délivrance des diplômes et des "bons à tirer" s'agissant de l'activité éditoriale.
En ces temps de méditation sur la spirale du mensonge, la question du plagiat revêt une acuité particulière. Sur son blog Les âmes sensibles, où elle analyse la Bibliothèque romantique et autres lectures, Ariane Charton évoque le travail d'Hélène Maurel-Indard.
Imitation et originalité en littérature.
Certaines affaires de plagiat peuvent aboutir à une réflexion approfondie et particulière comme la notion de plagiat moral qui a opposé Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Sans aller jusqu’au plagiat, il y a également les nombreux larcins ici ou là que seuls des spécialistes peuvent deviner. Par exemple en travaillant sur Alain-Fournier je m’aperçois que de nombreux biographes ont pillé Isabelle Rivière, les lettres de Fournier et de Rivière en omettant les guillemets pour faire croire que c’est de leur cru. Ce procédé est malhonnête vis-à-vis du lecteur et m’apparaît comme une solution de facilité pour ces biographes. Pourquoi ne pas mettre les guillemets et la note de référence ? Certes, cela prend du temps, certes, ce n’est pas écrire, mais citer, mais c’est être honnête aussi… Ce n’est pas d’ailleurs parce que l’on s’appuie sur des citations référencées que l’on ne peut pas ajouter des commentaires. Etre un biographe intelligent qui évite le vol ou la paraphrase. Je passe sur les biographes dilettantes et médiatiques qui pillent ceux qui les ont précédés avec plus de sérieux…
Beaucoup de plagiats appartiennent maintenant à la petite histoire de la vie littéraire ou universitaire. Depuis des siècles, le monde littéraire est pavé d’accusations de vol, parfois fondées, d’autres fantaisistes. Au-delà de l’anecdote, certaines affaires sont révélatrices d’un état d’esprit, d’un contexte social ou économique, sans parler de querelles plus intellectuelles.
Du Plagiat d’Hélène Maurel-Indart est assurément l’ouvrage le plus complet sur le sujet depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Hélène Maurel-Indart s’appuie sur de nombreux exemples et surtout élargit la perspective sur d’autres questions littéraires. Bref, elle ne pointe pas du doigt des plagiaires sans autre forme de procès, mais réfléchit aux motivations, aux buts et aux résultats. La technique du collage, le pastiche, la parodie, les questions d’intertextualité sont ainsi étudiés. L’ouvrage est érudit, mais toujours clair et découpé en de nombreuses sous-parties permettant une lecture pratique.
Quant aux lecteurs qui voudraient aborder le sujet d’une façon plus rapide et ludique dans un premier temps, je ne saurais que leur conseiller Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule. Portraits-robots des différents types de plagiaires (dans la fiction et la réalité), mobiles, complices, méthodes : Hélène Maurel-Indart revêt les habits d’un commissaire qui parfois se fait juge d’instruction. Elle nous fait partager aussi discrètement ses émotions face à tel ou tel cas qui la scandalise ou la touche. J’aime cette façon de faire vivre l’érudition.
Sylvain Coher et Marie Simon partagent un fort attachement à la mer, un questionnement sur la perte, la disparition ainsi qu’une écriture poétique et sensible, une écriture de l'urgence. Deux personnalités et deux parcours. Ils ont accepté d’échanger avec nous sur leur processus créatif, leurs influences et leurs projets.
Un échange animé par Charlotte Desmousseaux / Carole Pohu de la Librairie des Machines de l'île et Bernard Martin des éditions Joca Seria.
Vendredi 12 avril, 18h30 à la Librairie des Machines
2, boulevard Léon Bureau
44200 Nantes, France
Tél. : 02 51 17 48 87
Une sale histoire, film maudit, désespéré mais génial d'un réalisateur maudit, désespéré (suicide en 1981) mais génial (Jean Eustache) fait l'objet aujourd'hui d'un traité philosophique de Laurent de Sutter : Théorie du trou.
Tout film machine une idée - mais "Une sale histoire" le fait peut-être davantage que d'autres., note l'auteur. Par sa forme vertigineuse, deux parties identiques et en miroir, autant que par son propos : deux hommes y assument à la première personne la même "sale histoire", avec les mêmes mots, devant le même type d'auditoire.
Un trou dans la porte des toilettes d'un café, offrant une vue directe sur le sexe des femmes, devient obsession. Seule différence : dans la première partie, l'histoire est racontée par un acteur (Lonsdale), tandis que, dans la seconde, elle est dite par son auteur (Jean-Noël Picq).
Une histoire d'urinoir donc, dans un dispositif duchampien (trou et répétition). Ce n'est pas Duchamp qu'y retrouve Sutter cependant, mais Bataille, un Bataille relu à l'aune de la mélancolie et de l'épuisement des années 1970 : autour de l'axe oeil-sexe, faux et vrai, haut et bas, norme et anormalité se mettent à tournoyer avec une force de perversion implacable.
Parfois, un grand film parvient à forger un mythe moderne. Tel est le cas de Une sale histoire de Jean Eustache, sorti en 1977 : le récit d'un homme qui regarde le sexe des femmes depuis un trou percé au raz du sol dans les toilettes d'un café.
Il touche ainsi, nous dit le philosophe Laurent de Sutter, à la "vérité intenable" qui fait du couple de l'oeil et du sexe la réalité du "trou" primordial.
C'est l'irréfragable lien entre la jouissance et l'humiliation qui est mise en scène, et sa forclusion par une conception contemporaine de l'érotisme vu comme un simple exercice d'hygiène.
Là où, avec Platon, nous sortons de la caverne vers la vérité solaire, avec de Sutter, la sortie douloureuse du monde "de la frime" se situe vers le bas : au sous-sol souillé d'un rade fréquenté par des voyeurs à moitié fous.
Stéphanie Hochet (née en 1975) est sans aucun doute, l'un des écrivains les plus brillants de ce début de siècle, auteure entre autres de Moutarde douce (Robert Laffont, 2001, Stock, 2004), Je ne connais pas ma Force (Fayard, 2007), La Distribution des Lumières (Flammarion, 2010) ou encore de Les Éphémérides (Rivages, 2012). Elle nous revient avec un petit chef-d’œuvre publié aux Éditions des Busclats : Sang d'Encre.
Qui est Dimitri ? Là sera la grande question. Le beau, le grand, le fort, le tatoueur Dimitri.
Notre héros – le narrateur – est son meilleur ami, bien que sa peau soit totalement vierge. En revanche, il dessine sur papier des modèles de tatouages pour Dimitri. Un jour, après une contemplation esthétique dans un musée archéologique italien, il entrevoit dans une inscription latine un signe salvateur : Vulnerant omnes, ultima necat. Ces paroles étaient jadis gravées sur les cadrans solaires de l'Empire romain. Vulnerant omnes, ultima necat. Disposés en croix, ces mots seront le tatouage de notre héros. Sur le plexus solaire. Ça ne pouvait être que là. Toutes blessent, la dernière tue. Voilà le sens de l'inscription à jamais transposée à l'encre de chine sur son torse par l'ami, l'artiste Dimitri. Toutes blessent, la dernière tue... Les heures de la vie, le temps qui passe.
Le héros se fait alors anti-héros. Un nouveau Sisyphe. Parce qu'en tatouant cette locution latine, il accepte son sort ; mais cette acceptation n'est-elle pas un défi lancé à la nature, à la vie ? Et voilà qu'un beau jour une partie de la phrase s'efface petit à petit. Seule restera : Ultima necat, la dernière tue... Est-ce la fin ? Déjà ? La fuite du temps (tempus fugit) opère de façon merveilleuse dans ce petit récit de Stéphanie Hochet.
Qu'arrive-t-il donc à cet humain trop humain, qui décide trop vite et trop tôt d'accepter son sort en le gravant à jamais sur sa peau d'homme ? Une peau qui se rebelle et refuse. Est-ce la faute à Dimitri ? Avec sa beauté mâle, son corps puissant et son derme presque totalement recouvert de dessins à l'encre, est-il un ange des ténèbres, un Méphistophélès des temps modernes ? Lui offrir sa peau, est-ce livrer son âme au Diable ?
Et puis il y a la maladie dont le nom commence par un « L ». Et elles, les femmes : Jeanne, Marie et Marion. Il y a un peu d'Italie, et les rues de Paris. 97 pages de grande littérature où la plume incise gravement. Un récit fantastique où le corps se veut memento mori, où l'être réfléchit sur sa condition en espérant un état de grâce : « Je suis sauvé ! » répète trois fois notre héros. L'esthétique comme soin palliatif. Art vivant. Et la chaire devient totem. Parce qu'en se tatouant, l'homme ne se rapproche pas de Dieu, il se fait Dieu. A la fois créateur et objet créé : un performer.
« Je suis le même homme. Suis-je le même homme ? Pas exactement, je porte autre chose en moi, quelque chose qui me tient à cœur – à tel point que j'ai accepté de souffrir pour qu'il m'appartienne ou me désigne ou me porte chance ou tout le contraire. Rapidement, je me suis dit que cette phrase n'était qu'à moi. Prenant conscience de l'absorption du sens par ma peau, les interrogations ont commencé. » Stéphanie Hochet, Sang d'Encre, Éditions des Busclats, 2013, p. 28.
Stéphanie Hochet, dont l'écriture est incisive et grave comme un tracé au pistolet à encre, nous entraîne dans un abîme ; aux confins d'un Royaume indélébile sur une peau vierge. Comme à son habitude, l'auteure emporte le lecteur avec force là où il a peur de se rendre. Et toujours en revenir vivant. Sang d'Encre est une révélation, une « sismographie » de l'âme humaine.
« Mouche » est le surnom de sa mère, que l’auteure « apostrophe » dans le titre de son dernier livre. Mouche’ sans ce petit signe typographique distinctif ne serait qu’une femme affublée d’un surnom charmant, alors qu’ici, cette mère épinglée est sacrée personnage bien au-delà du roman.
D’entrée le ton est donné. Avec son humour léger et décalé, l’œil pétillant de Marie Lebey observe et pointe un portrait « analytique » de cette mère hors-norme. Débordant l’exercice d’admiration (on repense d’ailleurs au précédent roman de l’auteur si impregné de Modiano), l’auteure souligne la propension exaspérente de Mouche’ à trouver tout ce qui l’entoure digne de cette fameuse admiration.
Le sujet de ce roman est bien l’exploration de la filiation, et les multiples chemins de traverse de la transmission. Les souvenirs d’enfance de la mère, augmentés par l’histoire des origines familiales, historiques ou géographiques, imprègnent l’imaginaire de la future écrivain. Les visons artistiques d’une Mouche’ vibrillonante dans le Paris du début de son mariage pétrissent la jeune fille en devenir.
Mais la mort, successivement du père et de la soeur, vont briser la famille et enterrer vivante Marie Lebey que sa mère ne « voit » plus. On comprend l’importance désormais de l’écriture pour se sauver, s’exprimer, mieux vivre, ainsi que la quête esthétique permanente, car la beauté seule attire l’attention selon Mouche’.
Marie Lebey trace une route littéraire talentueuse à travers une vision tendre de la vie, sans jamais se départir d’une lucidité envers les aspects grotesques ou tragiques du réel.
La littérature est sa baguette magique depuis que les sortilèges ont disparu.
Restent l’énergie combattive de Mouche’ et celle follement gaie de Marie Lebey, reste l’apostrophe dernière d’une fille à sa mère :
« N’oublie pas, quand tu partiras, de laisser la lumière du couloir allumée ».
Slavoj Zizek, auteur de Bienvenue dans le désert du réel (Flammarion)
Un « livre puissamment original (…). Il donne au ‘trou’ sa véritable dimension cosmologique. »
Elie During, auteur de Faux raccords (Actes Sud)
« Formidable, goguenard et stimulant. »
Jean-Baptiste Thoret, auteur de Cinéma contemporain, mode d’emploi (Flammarion)
Un « remarquable et unique essai. »
Eric Sadin, auteur de La société de l’anticipation (Inculte)
«(L)a sécheresse théorique de Laurent de Sutter fait des merveilles. Il a le courage de parler en fonction d'un vocabulaire neuf, de forger ses propres concepts, de recommencer tout de... zéro... et je dis bravo. Etre contemporain de sa pensée m'enchante et me rassure.”
David Di Nota, auteur de Bambipark (Gallimard)
« Enfin une bonne raison de s'abaisser : Théorie du trou est un ouvrage lumineux, percutant et stylé. »
Dick Tomasovic, auteur de Le palimpseste noir (Yellow Now)
« Assurément un livre important. »
Fabien Danesi, auteur de La beauté de l’indifférence (Sens & Tonka)
« Un modèle de commentaire-prolongement. »
Stéphane Bou, auteur du Dictionnaire des assassins (Calmann-Lévy)
« Un magnifique essai. »
Joachim Olender, réalisateur de Tarnac, le chaos et la grâce
Je me permets de reprendre ici l'édito très intéressant publié dans le journal professionnel de l'édition.
Repartir sur d'autres bases
Les effets de la crise économique deviennent de plus en plus concrets. Après Max Milo, en redressement judiciaire,François Bourin éditeur vient d'être mis en liquidation avec continuation de l'activité. Beaucoup d'autres maisons d'édition petites et moyennes risquent d'être contraintes de les suivre, comme de nombreuses PME en France. Les banquesont fermé les robinets et ne consentent plus d'avance de trésorerie. Au grand dam des petites structures, toujours à flux tendus.
Dans l'édition, le gel des en-cours pendant la période d'observation de quatre ou six mois peut permettre d'attendre le prochain best-seller annoncé. C'est ce que promet jean-Charles Gérard, le fondateur de Max Milo. Mais le manque de trésorerie pèse particulièrement sur les petits éditeurs, qui se sont multipliés ces dernières années, comme en témoigne, dans ce numéro, l'analyse des données issues de la base Electre. En 2012, 4.534 éditeurs avaient publié au moins un livre, contre 4.460 en 2011. Ils étaient 2.622 il y a quinze ans.
En librairie, les liquidités manquent aussi cruellement. Interrogés par 1+C pour Livres Hebdo, les libraires sont 42% à déclarer que leur trésorerie a encore baissé au 4e trimestre 2012. Ces tensions financières qui affectent les deux bouts de la chaine expliquent à elles seules la flambée des retours qui, après avoir atteint 29% au dernier trimestre, vont battre de nouveaux records ce mois-ci.
Plus que l'abondance de la production (qui continue d'augmenter légèrement, de 1,7% avec 65.412 titres publiés en 2012 contre 64.000 en 2011), c'est l'ampleur des mises en place qui parait inadaptée. Soucieux de renflouer leur trésorerie, éditeurs et diffuseurs cherchent à vendre le maximum de livres là où ils le peuvent (hors des grandes librairies qui ont les moyens de maitriser leurs assortiment). Et les libraires dans la foulée, retournent les livres en fonction de leurs propres besoins, quitte à les commander à nouveau quelques jours plus tard.
La baisse de la fréquentation des librairies en ce début d'année accentue dramatiquement un système devenu fou. Il faudrait, de toute urgence, instituer une sorte de moratoire qui permettrait de repartir sur d'autres bases. En associant banques, pouvoirs publics, éditeurs et libraires.